Les Souffrances de Job
Texte de Hanokh Levin, mise en scène de Laurent Brethome
Ateliers Berthier, du 19 au 28 janvier 2012
Peu de metteurs en scène s’aventurent sur les terres brûlées du dramaturge israélien Hanokh Levin, prématurément disparu en 1999, et qui n’avait autorisé qu’à cette condition (qu’il fût mort) que son théâtre franchisse les frontières d’Israël. La reprise des Souffrances de Job, spectacle créé il y a deux ans, était ainsi d’autant mieux venue que personne en France n’avait jusqu’alors tenté de monter cette pièce, désarçonnante entre toutes, ni ne l’a montée depuis. Car, chez Levin, il s’en faut de beaucoup que Job soit rétabli dans ses biens, et que Dieu prenne la parole. Jouant avec une liberté nonpareille des figures mythiques – ici, bibliques –, l’auteur substitue au motif de la descente de croix l’image d’épouvante sur laquelle s’achève la pièce, qui réunit Job en nouveau Christ empalé, vidé de toute foi, et le mendiant des mendiants recueillant avec des glapissements de joie le vomi tombé de la bouche du supplicié.
Suivant la trajectoire de ces personnages de l’Ancien Testament qui, comme Job, passent d’une extrémité à l’autre, Levin bâtit son drame sur de violentes ruptures de ton et de facture, juxtaposant au martyr des numéros de cabaret, faisant alterner scènes parlées et parties chantées, poésie et vulgarité, humour et cruauté. Le petit peuple qu’on trouvait au pied de la croix se transforme en parade carnavalesque. L’homme est, d’une main sûre, déshabillé. Levin semble s’attacher à en ôter les couches successives, contradictoires, et peut-être ce qui distingue son moderne Job de l’ancien est-il que le sien ne connaît pas d’issue. Aucune rédemption ne vient mettre un terme au cycle des horreurs.
Prenant à bras le corps la dramaturgie mêlée de ce théâtre, la compagnie Le menteur volontaire et son actuel directeur, Laurent Brethome, échappent à l’écueil du réalisme qui menace les mises en scène de Levin en proposant un spectacle choral et plastique, et renouent avec le jeu distancié, sans doute moins par l’humour que par les retournements constants qui caractérisent l’humanité vue par l’auteur. Les dix comédiens s’emparent bellement du plateau, traitant avec vigueur et invention les scènes du festin qui disent la honte du monde gavé, retrouvant à l’occasion l’usage de la métonymie pour figurer la communauté des mendiants ou accentuer la disproportion scandaleuse entre la table du banquet et le nombre des convives, tandis qu’un vaste parterre de bouteilles en plastique suffit pour dire l’océan des richesses et l’équilibre précaire des nantis. Le dépouillement de Job est montré de manière à la fois littérale et figurée, puisque si l’homme finit aussi nu qu’à sa naissance, il est au préalable enduit de couches de peintures et de poussière de terre en une très belle scène où la mort de chacun de ses enfants signe le retour à une sorte d’indistinction formelle et sexuelle originelle.
La réussite de la mise en scène tient principalement à la façon dont les acteurs s’attaquent à la silhouette humaine, sans hésiter à lui donner les aspects étranges ou monstrueux que l’homme recèle, et dont ils accompagnent le geste tranchant par lequel le dramaturge rompt toute possibilité d’apitoiement ou de réconfort, toute tendance à l’idéalisation de l’être. Les quelques faiblesses subsistantes proviennent de la composition musicale, guère en mesure de rivaliser avec la violence et la longueur du texte, et dont on sait pourtant quelle place essentielle elle tient dans le théâtre de ce dramaturge. Les séquences de foire ponctuées par le nain chanteur, et le chœur final manquent ainsi de la netteté d’interprétation et de l’ancrage spatial qui marquent le début du spectacle. C’est aussi la question que pose Levin : comment achever quand le cauchemar n’a pas de fin ?
Marion Alev
Les Souffrances de Job
Texte de Hanokh Levin, mise en scène de Laurent Brethome
Du 19 au 28 janvier 2012
Ateliers Berthier, 38 boulevard Berthier – 75017 Paris
Renseignements – réservations : 01 53 06 84 10
Puis au Théâtre Sorano à Toulouse, du 2 au 4 février 2012
Photos : Beaupréau




