Des arbres à abattre
Texte de Thomas Bernhard, mise en scène de Claude Duparfait et Célie Pauthe
Théâtre de la Colline, du 16 mai au 15 juin 2012
La puissance dramatique de la langue de Thomas Bernhard est telle que, au-delà des nombreuses pièces qu’il a écrites et qui ont été régulièrement jouées en français sans que la traduction n’en étouffe ni l’obsession ni la hargne, ses romans mêmes gagnent à être mis en scène. On connaît le remarquable travail entrepris en ce sens par Serge Merlin, par exemple sur Extinction. Des arbres à abattre, paru en 1984, passe encore mieux la rampe dans la transposition habile de Claude Duparfait et Célie Pauthe : le comédien et la metteur en scène, qui a déjà monté L’Ignorant et le Fou de l’auteur, ont transformé un très long monologue en une vraie pièce où les personnages rencontrés par un vieil écrivain acariâtre lors d’une « soirée artistique » s’incarnent tout d’abord presque comme des fantômes, surgis avec leurs chandeliers autour d’un piano-cercueil, avant de devenir les mouches querelleuses d’une mauvaise conscience.
Le monologue du narrateur est tout d’abord respecté, et même solennisé, par la présence, dans le « fauteuil à oreilles », de Claude Duparfait qui relate comment, par des détours tragiques, il retrouve sur le Graben le couple des Auersberger, amis artistes de jadis, qui l’invitent à leur dîner le soir même des funérailles de Joana, une danseuse qui a marqué leur vie. Si la langue de Thomas Bernhard est une langue pétrie de musicalité, où le ressassement obsessionnel produit des motifs quasi rythmiques, le plaisir de voir un tel comédien s’emparer de ces mots, travailler la diction pour en faire un flux nerveux, une scansion, un prurit (Irritation est le sous-titre du roman), est sans comparaison. Claude Duparfait est en ce sens un instrument bernhardien exceptionnel : il raconte, tout entier pris par le débit de la langue, son inflexion irritée, sa mauvaise foi à ressasser ce qui à la fois lui fait du mal et le maintient en vie : à savoir la transformation de la soirée en une veillée funèbre, un requiem à Joana, la danseuse suicidée. Ne jouant du corps qu’au minimum pour changer de posture assise, sans jamais trembler ni hésiter dans le récit, il tient suspendue son audience une demie heure durant.
Et puis, comme des figures matérialisées de sa psyché, les différents protagonistes de la soirée artistique entrent en scène sur la pointe des pieds, puis débutent une nouvelle partie : tout à coup, les visions noires de l’écrivain prennent corps et voix, et viennent par des glissements parfois imperceptibles confirmer ou démentir les visions désenchantées, jusqu’à retourner contre lui l’accusation de vanité. En l’occurrence, ce sont des comédiens de premier ordre qui introduisent leur pleine altérité dans le soliloque bernhardien : Annie Mercier, en écrivaine surestimée qui assassine d’une modulation rauque le narrateur, Fred Ulysse dans le rôle du comédien du Burgtheater, tout de suffisance épanouie, François Loriquet en musicien génial et minimaliste, alcoolique et pétomane, Hélène Schwaller en maîtresse honnie, tous rivalisent et avec succès, pour faire oublier le narrateur, réduit au silence dans son fauteuil. La distorsion des temporalités (vient après-coup pour le spectateur ce qui est le souvenir rapporté du narrateur) creuse une drôle de durée, trouée en son milieu par l’apparition cinématographique de Joana, corps en alerte, sourire trompeur, au son du boléro de Ravel. L’effet de présence entre vivants et morts s’inverse. Et puis, dans un final musical, le narrateur quasi proustien de Thomas Bernhard revient sur scène entonner sa petite phrase, et dire qu’il sait enfin quoi faire de son irritation, l’écrire. Leçon parfaitement sue et entendue.
David Larre
Des arbres à abattre
Texte de Thomas Bernhard, mise en scène de Claude Duparfait et Célie Pauthe
Du 16 mai au 15 juin 2012
Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris 20e
Renseignments : 01 44 62 52 52 & www.colline.fr
Photos : Elizabeth Carecchio

