Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 16:42

Les Souffrances de Job

Texte de Hanokh Levin, mise en scène de Laurent Brethome

Ateliers Berthier, du 19 au 28 janvier 2012

 

 

Peu de metteurs en scène s’aventurent sur les terres brûlées du dramaturge israélien Hanokh Levin, prématurément disparu en 1999, et qui n’avait autorisé qu’à cette condition (qu’il fût mort) que son théâtre franchisse les frontières d’Israël. La reprise des Souffrances de Job, spectacle créé il y a deux ans, était ainsi d’autant mieux venue que personne en France n’avait jusqu’alors tenté de monter cette pièce, désarçonnante entre toutes, ni ne l’a montée depuis. Car, chez Levin, il s’en faut de beaucoup que Job soit rétabli dans ses biens, et que Dieu prenne la parole. Jouant avec une liberté nonpareille des figures mythiques – ici, bibliques –, l’auteur substitue au motif de la descente de croix l’image d’épouvante sur laquelle s’achève la pièce, qui réunit Job en nouveau Christ empalé, vidé de toute foi, et le mendiant des mendiants recueillant avec des glapissements de joie le vomi tombé de la bouche du supplicié.

  

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Suivant la trajectoire de ces personnages de l’Ancien Testament qui, comme Job, passent d’une extrémité à l’autre, Levin bâtit son drame sur de violentes ruptures de ton et de facture, juxtaposant au martyr des numéros de cabaret, faisant alterner scènes parlées et parties chantées, poésie et vulgarité, humour et cruauté. Le petit peuple qu’on trouvait au pied de la croix se transforme en parade carnavalesque. L’homme est, d’une main sûre, déshabillé. Levin semble s’attacher à en ôter les couches successives, contradictoires, et peut-être ce qui distingue son moderne Job de l’ancien est-il que le sien ne connaît pas d’issue. Aucune rédemption ne vient mettre un terme au cycle des horreurs.

 

Prenant à bras le corps la dramaturgie mêlée de ce théâtre, la compagnie Le menteur volontaire et son actuel directeur, Laurent Brethome, échappent à l’écueil du réalisme qui menace les mises en scène de Levin en proposant un spectacle choral et plastique, et renouent avec le jeu distancié, sans doute moins par l’humour que par les retournements constants qui caractérisent l’humanité vue par l’auteur. Les dix comédiens s’emparent bellement du plateau, traitant avec vigueur et invention les scènes du festin qui disent la honte du monde gavé, retrouvant à l’occasion l’usage de la métonymie pour figurer la communauté des mendiants ou accentuer la disproportion scandaleuse entre la table du banquet et le nombre des convives, tandis qu’un vaste parterre de bouteilles en plastique suffit pour dire l’océan des richesses et l’équilibre précaire des nantis. Le dépouillement de Job est montré de manière à la fois littérale et figurée, puisque si l’homme finit aussi nu qu’à sa naissance, il est au préalable enduit de couches de peintures et de poussière de terre en une très belle scène où la mort de chacun de ses enfants signe le retour à une sorte d’indistinction formelle et sexuelle originelle.

 

 

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La réussite de la mise en scène tient principalement à la façon dont les acteurs s’attaquent à la silhouette humaine, sans hésiter à lui donner les aspects étranges ou monstrueux que l’homme recèle, et dont ils accompagnent le geste tranchant par lequel le dramaturge rompt toute possibilité d’apitoiement ou de réconfort, toute tendance à l’idéalisation de l’être. Les quelques faiblesses subsistantes proviennent de la composition musicale, guère en mesure de rivaliser avec la violence et la longueur du texte, et dont on sait pourtant quelle place essentielle elle tient dans le théâtre de ce dramaturge. Les séquences de foire ponctuées par le nain chanteur, et le chœur final manquent ainsi de la netteté d’interprétation et de l’ancrage spatial qui marquent le début du spectacle. C’est aussi la question que pose Levin : comment achever quand le cauchemar n’a pas de fin ?

 

 

Marion Alev

 

Les Souffrances de Job

Texte de Hanokh Levin, mise en scène de Laurent Brethome

Du 19 au 28 janvier 2012

Ateliers Berthier, 38 boulevard Berthier – 75017 Paris

Renseignements – réservations : 01 53 06 84 10

Puis au Théâtre Sorano à Toulouse, du 2 au 4 février 2012

 

 

Photos : Beaupréau

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Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 13:51

 Il est trop tôt pour prendre des décisions définitives

D’après Pier Paolo Pasolini, une proposition d'Adrien Béal et compagnie Théâtre Déplié

Atelier du Plateau (Paris), du 12 au 28 janvier 2012

Théâtre de Vanves (dans le cadre du festival Ardanthé) le 4 février 2012

 

Un homme agrippé à son portable doit régler une résiliation de ligne et se trouve à justifier la naissance de son père à Constantinople. Mis en attente par l’opératrice au son d’une symphonie de Beethoven, il devient le chef d’orchestre qui dirige le mouvement, puis, à la faveur d’une oreillette dévidant le discours, le porte-parole de Pier Paolo Pasolini : un homme apte à décliner – comme une identité - la faute des fils à partir de celle des pères, en l'occurrence le fascisme. La guerre ayant balayé les fascismes explicites, voici le temps du fascisme larvé d’une société où la masse bêle dans le plaisir de la consommation. Une proposition s’enchâsse dans une autre et permet de relier de loin en loin les fils du propos. Le spectacle est né d’une lecture d’Affabulazione de Pasolini transformée en prétexte à réflexion sur l’héritage, thème traité sous un angle qui ouvre la focale vers le politique plutôt que de la fermer vers l’intime, mais laisse affleurer un mélange de poésie (le fils est présenté comme un mystère pour le père, plus qu’une possession ou une projection de soi) et de cruauté (à défaut de meurtre du père, les pères ont l’air bien décidés à devoir se débarrasser de leur progéniture inconséquente). Il y a peut-être là une variation roborative sur le thème un peu rebattu de la génération de 68 qui n’a pas voulu laisser de place à la suivante, entraînant X la désenchantée, Y la pragmatique, avant Z la définitive.

 

 

Arthur Igual (c) Fanny Descazeaux


 

Peut-être. Car le spectacle n’épuise pas ces perspectives, et ne s'y réduit pas ; en louvoyant entre l’énigmatique, l’incarné et le théorique, il traverse une forme de questionnement de la représentation assez stimulant. Seul en scène, en lien constant avec ses compères de la régie, et en prise avec un espace de jeu qui englobe largement le public, Arthur Igual (un des fondateurs du collectif D’ores et Déjà), mélange avec souplesse l’improvisation et la création d’un hors-champ toujours préparé, que ce soit celui de ses interlocuteurs imaginaires (Mona, l’opératrice rapatriée pour finaliser la signature de la résiliation, et devenue l’instrument de la manipulation du fils par le père ; un jury soumettant le père à ses questions) ou des lieux traversés (un appartement, un jardin, une usine). Il entre et sort de chaque proposition scénique de façon abrupte mais dans une inscription physique convaincante, remplissant les vides narratifs d’une qualité de présence peu commune. C’est à son souffle, son énergie, que sont suspendues la rêverie et l’attention du public. Il permet de maintenir et de rendre crédible un équilibre délicat, parfois incertain, à la limite du fantastique, entre réflexion abstraite sur la filiation et corporéité du comédien.

 

 David Larre

 

Il est trop tôt pour prendre des décisions définitives

D’après Pier Paolo Pasolini, une proposition d'Adrien Béal et compagnie Théâtre Déplié

Atelier du Plateau (Paris), du 12 au 28 janvier 2012

Réservations : 01 42 41 28 22

Théâtre de Vanves (dans le cadre du festival Ardanthé) le 4 février 2012

Réservations : 01 41 33 92 91

 

 

Photos : Fanny Descazeaux

 

 

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Samedi 21 janvier 2012 6 21 /01 /Jan /2012 10:48

La Dame aux camélias

A partir du roman d’Alexandre Dumas fils, de La Mission d’Heiner Müller et de L’Histoire de l’œil de Georges Bataille, mise en scène de Frank Castorf

Théâtre de l’Odéon, du 7 janvier au 4 février 2012

 

 

Autant avouer d’emblée notre sentiment, à l’issue d’une représentation qui a, comme depuis le début des représentations, fait fuir une partie du public, parfois poursuivi avec malice par la chanteuse Ruth Rosenfeld : cette Dame aux camélias est un spectacle foutraque et flamboyant, dont l’impressionnante invention scénique, servi par une distribution remarquable, égale largement l’ambiguïté, voire l’opacité de l’intention esthétique et politique du metteur en scène allemand. Pièce-choc, bâtie sur la percussion de la morale bourgeoise du XIXe et des idéaux révolutionnaires dévoyés, de la pauvreté crasse et du tout spectaculaire, elle est conçue comme une arme de guerre pour cliver le public, pousser plus avant la provocation et la déconstruction d’un certain répertoire, et fourbir une démonstration de la capacité de Castorf à exagérer, en la dénonçant ou en s’y vautrant – selon les goûts – la tendance contemporaine à la pornographie, la transparence, voire le contrôle de tous par tous. Global Network = Anus mundi, qu’on se le dise !

 

 

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Pour sa première création en français, Frank Castorf reproduit des procédés qu’il a largement utilisés ces dernières années : la collision critique des textes  (Dumas fils corrigé par Heiner Müller, comme il y a quelques années Dumas père par le même Müller pour Kean), et la distribution d’espaces séparés censés distinguer les classes sociales (la datcha sur pilotis des Trois Sœurs surplombant à distance la demeure des paysans, plus ou moins dégénérés et poursuivis par une caméra omniprésente), et interroger ainsi la possibilité permanente de la révolution. Marguerite Gautier, femme dont l’émancipation supposée cache mal l’aliénation à l’ordre bourgeois, figure un prototype de dévoiement dont on trouve l’écho explicite dans La Mission d’Heiner Müller : les valeurs républicaines sont des putes qui, dans la bouche de Debuisson, finalement traître à la cause révolutionnaire, ne pourront jamais émanciper les esclaves de la Jamaïque. La contamination des textes se déploie en un espace double dévoilé par alternance sur une immense tournette : Marguerite et ses amies courtisanes s’ébattent, autant qu’il peut se dire, dans une sorte de favela pas chic, tandis qu’un monde de néons et de parois transparentes figure l’espace du paraître marchandisé. L’opposition Sud/Nord, bas/haut, misère réelle/déploiement spectaculaire vaut comme principe à peu près lisible dans une mise en scène qui oscille entre le lourdement explicite (les putes sont des poules, elles meurent au-dessus d’un poulailler, et des gallinacés bien vivants viennent amuser un peu le public de leur pleine littéralité) et le confus (Marguerite et Armand, mais aussi les trois révolutionnaires français se trouvent enfermés dans des espaces clos, poursuivis par les caméras, soumis à un œil intrusif qui semble traquer une vérité tout en nous renvoyant en permanence l’inanité du paraître ; les fesses des comédiens sont régulièrement exhibées en un geste ambigu qui semble dire à la fois « voilà pour toi, pour le bourgeois » et « c’est ça que tu veux, hein ? »).

 

 

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Empilant ainsi les symboles et les provocations, Castorf obscurcit très largement son propos. A preuve, l’ « Anus Mundi » installé sur un poteau qui pivote en haut de la tournette, signifiant à la fois l’origine du monde (la mère d’Armand, transformée en mégère peroxydée mais terrifiante façon Psychose d’Hitchcock, écarte les cuisses comme sur le tableau de Courbet et propose à son rejeton de revenir à l’intérieur) et le trou du cul du monde absolument indécrassable de la pauvreté exploitée. Cette réversibilité semble valoir comme une équivalence et déboucher sur une impasse, l’esthétique contaminant le politique. Quand, sur de grands panneaux publicitaires, Castorf plaisante de la corruption des grands (Khadafi saluant chaleureusement Berlusconi dans un éloge du niagra, néologisme raillant le priapisme supposé des dictateurs et autres fous de pouvoir), il semble moins impertinent que déprimant (Beneton est déjà passé par là) et en retard sur la réalité politique actuelle de la Libye et de l’Italie. Quand il représente Marguerite s’extasiant devant Que viva Mexico ! d’Eisenstein, il paraît se moquer également du film de propagande et de la fascination aveugle de la courtisane pour l’archaïsme, la pureté, ou la mort. Quand Ruth Rosenfeld entonne de façon lyrique le Roxane de The Police, la dénonciation de la prostitution est à la fois sublimée et dérisoire. Castorf s’amuse de tout, renvoie la nécessité de la révolution à son échec patent, joue de la provocation facile, fait souvent rire sans qu’on sache la vertu de ce rire. Malgré l’abattage incroyable des comédiens qui propulsent le spectacle au-delà de ce grand fourre-tout jouissif, le plaisir du spectaculaire cède le pas à l’interrogation : y a-t-il une telle nécessité à reproduire, pour les dénoncer et s’en repaître, le chaos du monde, le choc sans issue des classes sociales, la marchandisation visuelle du sexe et de la souffrance ? Et l’on se demande enfin ce que le metteur en scène peut bien vouloir dire, et surtout ce qu’il pourra encore faire, une fois la déconstruction des esthétiques et des idéologies poussée à son terme.

 

David Larre

 

 

La Dame aux camélias

A partir du roman d’Alexandre Dumas fils, de La Mission d’Heiner Müller et de Histoire de l’œil de Georges Bataille, mise en scène de Frank Castorf

Du 7 janvier au 4 février 2012

Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, Paris 6e

Renseignements : 01 44 85 40 40 et www.theatre-odeon.eu

 

 

Photos : Alain Fonteray

 

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Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 09:23

Cassé

Texte de Rémi De Vos, mise en scène de Christophe Rauck

Théâtre Gérard Philipe (Saint Denis), du 12 janvier au 12 février 2012

 

 

C’est une évidence, Rémi De Vos sait faire du monde du travail, de ses mécanismes destructeurs et de sa capacité d’asservissement, une farce loufoque. Il calque son effet aliénant sur les rouages d’une machine vaudevillesque, et nourrit avec son discours uniformisant des personnages qui sont les ombres d’eux-mêmes. Entre Débrayage et Conviction intime, pièces de ses débuts qui jetaient un regard amusé et inquiet sur l’équation entre absence de travail et manque d’identité, une décennie s’est écoulée. Une décennie pendant laquelle la perte du travail a été banalisée. Désormais, ce sont surtout les méfaits accrus sur la santé de ceux qui continuent à en avoir un, qui nous préoccupent. Des licenciements, nous sommes passés aux suicides, et de la marginalisation du chômeur au broiement des salariés par les nouvelles techniques managériales.

 

 

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Cassé est donc l’histoire de Christine qui vient d’être licenciée de chez Prodex et qui n’arrive pas à ne pas penser Prodex. Celle aussi de Frédéric, son mari, employé de Sodecom, où on se suicide à tour de bras et où, « reclassé », il sera le responsable des poubelles. Il y a aussi Jean-Bernard, ami proche et syndicaliste allumé, et Franck, le voisin geek et nolife qui vit sur la pension de sa vieille mère. Puis il y a tous ces personnages qui mettent en branle la machine du boulevard : l’amie aguicheuse et cœur d’artichaut, le médecin qui tombe raide amoureux de sa dépressive de patiente, la (belle) mère et le (beau) père, pur vieux couple agaçant. Sauf qu’ici c’est le mari qui est enfermé dans le placard : pour toucher l’indemnisation prévue par l’assurance-vie, sa femme a fait croire qu’il s’est suicidé, ce qui ne semble pas étonner grand monde, puisqu’il s’agit d’une pratique dans l’air du temps…

 

 

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Dans un décor mouvant (signé Aurélie Thomas) avec panneaux peints qui descendent des cintres, éléments d’intérieur sur rails qui apparaissent et disparaissent, trappes qui font surgir puis escamotent les personnages, la mise en scène de Christophe Rauck trouve l’équilibre difficile, exigé par l’écriture de Rémi De Vos, entre la boursouflure de la farce et l’exacerbation de la psychologie. La maigre profondeur de ces personnages à deux dimensions est transformée en mouvement, en geste compulsif, en tic risible mais vital. Parodies d’eux-mêmes, ces petites gens sont physiquement atteints de la déstructuration corporelle due à la souffrance au travail - deux mots qui deviennent de plus en plus indissociables. Ainsi, Christine (Virginie Colemyn) ne quitte jamais sa blouse, et ses petites rêveries l’amènent à reproduire les gestes appris et inlassablement répétés. Frédéric (Grégory Gadebois), entre placidité et anéantissement, est ce faible qui dans toute entreprise a vite intériorisé la nécessité des humiliations qu’il subit. Le médecin (Dominique Parent), seul à avoir un travail, très sûr de lui-même, reprend la palette comportementale de celui qui a réussi.

 

Sous des airs légers et malgré certaines longueurs, Cassé nous met face à la mécanique qui nous broie, le détour par la farce n’étant pas seulement un emballage distrayant mais aussi un procédé de recul et de prise de distance. On tient là une vraie farce populaire, qualité qui, avant de devenir un pis-aller, était un objectif des plus nobles.

 

Myrto Reiss

 

 

Cassé

Texte de Rémi De Vos, mise en scène de Christophe Rauck

Du 12 janvier au 12 février 2012

Théâtre Gérard Philipe, 59 bd Jules Guesde, 93200 Saint Denis

Renseignements : 01 48 13 70 00 et www.theatregerardphilipe.com

 

 

Photos : Anne Nordmann

 

 

 

 

 

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Jeudi 19 janvier 2012 4 19 /01 /Jan /2012 10:19

La Légende de Bornéo

Texte et mise en scène du collectif L’Avantage du doute

Théâtre de la Bastille du 10 au 30 Janvier 2011

 

« Il y a une légende à Bornéo qui dit que les orangs-outans savent parler mais qu'ils ne le disent pas pour ne pas avoir à travailler. » Malgré le titre, le collectif l’Avantage du doute n’évoque ni exotisme, ni faune équatoriale, mais reste bien ancré dans notre société pour y questionner la place du travail. Avec la même méthode d’investigation que pour le précédent spectacle consacré à l’héritage de mai 68, la pièce repose sur des enquêtes menées autour de différentes personnes pour observer comment le travail retentit sur la vie privée, comment il agit sur l’individu. De là, l’équipe tire un certain nombre de situations mi-fictionnelles, mi-réelles – la frontière entre les deux étant sans cesse transgressée – toutes extrêmement concrètes, qui cherchent, à travers l’anecdote, à pointer du doigt les dérives d’une époque moribonde.

 

 

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Là où Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon épinglait une thématique peu traitée et apparaissait comme le coup de gueule nécessaire d’une génération privée de perspectives utopistes par ses pères, La Légende de Bornéo manque d’un angle de vue singulier et nouveau. Certes, il est salvateur de dire et redire à quel point le travail, érigé en valeur sacro-sainte par la société capitaliste, transforme l’individu en un bon petit soldat de l’économie, altère les relations de couple, dérègle le désir, métamorphose les êtres en des jargonneurs incapables de communiquer sans sigles, powerpoints et débriefings. Certes aussi, il est bon d’adopter le point de vue des chômeurs, intermittents, tous les exclus ou marginaux d’un système économique devenu norme sociale. Mais de même que le propos se resserre progressivement vers le milieu théâtral, mis en opposition (efficacement d’ailleurs) avec le monde de l’entreprise, et dérive par instants vers l’entre-soi, il n’évite pas non plus l’écueil de certains clichés et ne s’aventure pas vers des terrains de réflexion nouveaux.

 

Cette critique du travail est pourtant traitée avec une inventivité et un talent indéniables. Simon, personnage mis au centre du précédent spectacle, apparaît comme un comédien retraité, gentiment embauché par ses anciens collègues pour accueillir le public et lui distribuer des gâteaux faits maison. Le retraité erre dans la représentation à la recherche d’une place qu’il puisse occuper, supportant mal de larguer les amarres, et détruit sans cesse le dispositif fictionnel par sa logorrhée désopilante. Les scènes s’enchaînent par contraste avec un sens de l’absurde qui est sans doute l’une des qualités majeures de La Légende de Bornéo, donnant lieu à des séquences mémorables aussi diverses qu’une séance d’épilation, le burn-out d’une employée du Pôle Emploi, une évocation d’Agamben en danse de salon.

 

Reprenant les préceptes du collectif anversois Tg STAN dont ils se revendiquent (L’Avantage du doute s’est formé à la suite d’un stage de jeu avec les artistes flamands) la représentation s’ancre dans un détournement constant des codes théâtraux, le plateau vide déjouant tout principe illusionniste, le jeu étant sans cesse interrompu par des altercations entre les acteurs, conservant à la scène leurs prénoms réels. La structure du spectacle se calque également sur celle de Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon, forme morcelée, finissant par un récit sans queue ni tête, qui abolit encore une fois la limite entre fiction et récit, et pose au public une énigme l’invitant à réfléchir au lien entre travail et estime de soi. Mais la répétition des formes détruit l’effet de surprise qui devrait émaner de cette construction alambiquée. Là où l’on aimerait être dérouté, on retrouve les constantes et la marque de fabrique d’un collectif qui cherche à s’affirmer.

 

Alice Carré

La Légende de Bornéo

Texte et mise en scène du collectif L’Avantage du doute

Du 10 au 30 Janvier 2011

Théâtre de la Bastille, 76, rue de la Roquette, Paris 11e

Renseignements : 01 43 57 42 14 ou http://www.theatre-bastille.com/

 

Photo : Pierre Grosbois

 

 

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