Alexis. Une tragédie grecque
Conception et direction d’Enrico Casagrande et Daniela Nicolò / Cie Motus
Grande Halle de la Villette, du 1 au 12 mars 2011
Lorsque les balles du policier Epaminondas Korkoneas transpercent la poitrine du lycéen Alexis Grigoropoulos, à Exarchia, quartier central et contestataire d’Athènes, de l’autre côté de l’Adriatique, à Rimini, la compagnie Motus est en train de mener un travail autour des révoltes contemporaines à travers la figure d’Antigone. Le meurtre met de l’huile sur le feu d’une colère qui gronde déjà chez la jeunesse grecque, « génération 700€ » en perte de repères et en manque d’avenir. La ville est mise à feu dès la nuit de l’événement et des manifestations violentes parcourent le pays durant tout le mois de décembre 2008. Le rapprochement entre les recherches des artistes italiens et la vague insurrectionnelle grecque est immédiat et donne naissance à Alexis. Une tragédie grecque, spectacle d’une poésie rêche et d’une fulgurance politique rare.
Entre performance vidéo, mêlant images documentaires, interviews et projections de photos, et théâtre brut où s’imbriquent des témoignages directs et des extraits d’Antigone de Brecht, le spectacle est de prime abord la chronique du voyage en Grèce que la compagnie a effectué un an après la mort d’Alexis. Mais parallèlement aux impressions relevées, aux rencontres vécues ainsi qu'aux paroles recueillies, se déploie un questionnement sur les Antigone d’aujourd’hui, ces gens ordinaires qui, s’ils existent, sauraient résister. Les photos des murs athéniens couverts d’affiches anarchistes et de tags protestataires, les vidéos des affrontements entre la police et la jeunesse, cailloux et cocktails Molotov à la main deviennent le palimpseste explosif et déchaîné sous-tendant le passage à l’action.
Que le fameux « Que faire » léninien serve, ces dernières années, de pâte à plusieurs spectacles (Que faire (le retour) de Benoît Lambert, Chez les nôtres d’Olivier Coulon-Jablonka, Notre terreur de Sylvain Creuzevault) n’est qu’un des nombreux indices d’un besoin plus généralisé de repenser le politique et de réinterroger nos modes d’engagement.[1] Alexis. Une tragédie grecque ne se satisfait pas de faire émerger les questions mais prend le risque d'afficher des réponses : dans les lumières à contre-jour du plateau vide, une comédienne, véritable furie en rouge, décompte les spectateurs montant sur le plateau pour participer au caillassage des Créon modernes, sans cesser de ponctuer chaque arrivée d'un « alors il y a encore de l’espoir ».
Toute l’indignation, toute la rage qui envahissent le public ne sauraient exister sans cette présence inouïe de Silvia Calderoni : engagée corps et âme dans l’histoire qu’elle fait dérouler, elle est plus qu’une comédienne qui joue. Elle est une citoyenne de l’Italie berlusconienne dans une urgence absolue de réponses et, à défaut, de signes d’espoir. Si la quête lui impose un engagement sans faille, elle lui procure aussi une énergie ahurissante.
Penchée sur le corps d’un Polynice, qui aurait pu aussi être celui d’Alexis (Mushin, Lakamy, Zyed ou Bouna), Silvia Calderoni dit savoir maintenant que la tragédie n’est pas la mort elle-même, mais ce que cette mort provoque. Son saut final, sublime image d’une rage qui déborde, sera peut-être un jour le nôtre…
Myrto Reiss
Alexis. Une tragédie grecque
Conception et direction d’Enrico Casagrande et Daniela Nicolò / Cie Motus
Du 1 au 12 mars 2011
Grande Halle de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès, Paris 19e
Renseignements : 01 40 03 75 75 ou www.villette.com
Photos : Valentina Bianchi
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