Critique : Bulbus (Anja Hilling / Daniel Jeanneteau)

Bulbus

Texte d’Anja Hilling, mise en scène de Daniel Jeanneteau

Théâtre National de la Colline du 19 janvier au 12 février 2011

 

Habitué à se frotter aux écritures contemporaines, Daniel Jeanneteau présente au théâtre de la Colline Bulbus de la dramaturge allemande Anja Hilling. Texte à la croisée du conte nordique et de l’intrigue policière, la narration délivre par à coups les destinées de plusieurs personnages coupables et déchirés, tous réunis au sein du curieux village de Bulbus, encerclé par les montagnes.

 

bulbus.jpgAu cœur d’un froid digne de La Reine des neiges d’Andersen, ouvrant d’emblée la porte à un imaginaire scandinave, apparaissent deux corps, l’un nu, une jeune fille, portée délicatement par un jeune homme. Il faudra que la parole ait été jusqu’au bout de ces histoires éclatées, sans pourtant que les récits soient totalement éclaircis, pour que le corps gelé de la jeune fille revienne à la vie. La parole du jeune homme, comme celle du conteur, est celle qui guérit, faisant du théâtre d’Anja Hilling un avatar du conte. Manuel, venu à Bulbus pour effectuer un reportage sur les villages isolés, procède comme un enquêteur. À l’intérieur de son récit viennent se greffer des flash-back, les points de vue changent, les figures évoquées font intrusion sur scène au moment où le récit les convoque : le récit fonctionne par détours et ne perd jamais son mystère.

 

L’univers du conte domine le texte avec, au centre, le motif de la prédestination et la marque de l’œil, gravée par la foudre sur le dos des deux amants le jour où, enfants, ils ont été abandonnés par leurs parents respectifs, mais le goût de la description de la réalité contemporaine n’en est pas moins crucial. La description de ce village isolé, où le bus ne passe plus et où les heures se suivent au rythme des parties de curling, rappelle parfois l’univers de Twin Peaks imaginé par David Lynch, dans une version moins subtilement décalée. Une réflexion sur l’Allemagne contemporaine est délivrée en filigrane, à travers l’image des parents de Manuel, terroristes ayant abattu un juge, ou avec le désarroi ressenti par la mère d’Amalthéa devant une tringle pour accrocher des ustensiles, si différente de son image dans le catalogue, amertume profonde devant un nouveau capitalisme et un consumérisme tout puissants.

 

À la fois associé à une réalité prosaïque et ouvrant des possibles poétiques, l’espace est modelé avec grâce par les lumières de Marie-Christine Soma. Le dispositif scénique circulaire tient à la fois de la patinoire, de la banquise et évoque enfin le globe oculaire, le symbole de l’œil parcourant la pièce. On peut reprocher à cet espace d’être utilisé de façon trop redondante, entrées latérales et corps figés, sous exploitant peut-être le potentiel des parties de curling qui restent très suggestives.

 

Si ce texte et ses grands pans de narration nous embarquent parfois au gré d’un imaginaire lié à l’enfance, il nous laisse souvent en dehors, déroutés par ces récits parcellaires dont l’intérêt est variable. L’ennui pointe alors derrière le mystère premier. Le jeu des acteurs, en particulier des moins jeunes, suit rigoureusement une partition aux attaques et respirations trop calées, et ne parvient pas tout à fait à restituer le naturel dont ce texte aurait besoin. Ce jeu, qui paradoxalement manque de chair, reste froid, trop caricatural dans l’approche des gens simples de Bulbus, et nous rend quelque peu extérieurs au désarroi des personnages. On se demande parfois si la glace n’aurait pas contaminé l’ensemble du spectacle, qui pourtant, par instants fascine comme un conte saurait le faire, et étonne dans certaines scènes de patinage burlesque.

 

Alice Carré

 

 

Bulbus

Texte d’Anja Hilling, mise en scène de Daniel Jeanneteau.

Du 19 Janvier au 12 Février 2011

Théâtre National de La Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris 20e

Renseignements : 01 44 62 52 52 ou www.colline.fr

 

Photos : Elisabeth Carrechio

 

Le texte est publié aux Editions Théâtrales.