Critique : Die Gelbe Tapete (d’après Charlotte Perkins Gilman / Katie Mitchell)

Die Gelbe Tapete
D’après le texte de Charlotte Perkins Gilman, mise en scène de Katie Mitchell
Ateliers Berthier, du 20 au 26 septembre 2013

 

C’est l’histoire d’une femme qui devient folle, d’une femme, Anna, dont l’esprit se prend dans les rets du motif floral qui orne le « papier peint jaune » de la chambre où ses fragilités et ses obsessions la tiennent de plus en plus recluse. Du dialogue obsédant qu’elle noue avec ce motif, de son observation exclusive, d’abord depuis son lit puis peu à peu collée à lui, rampant le long des murs, surgit l’apparition lumineuse du double d’Anna, une femme que les circonvolutions du même motif étranglent. Ce huis clos hitchcockien, scandé seulement par les irruptions du mari d’Anna et de la jeune fille qui s’occupe du bébé du couple, se prêtait certes à un traitement cinématographique favorisant les gros plans sur le visage d’Anna et le papier peint, les effets de fondu enchaîné sur les objets dont la substance s’altère progressivement aux yeux du personnage principal.

Die-Gelbe-Tapete1De fait, on ne voit presque plus rien du théâtre. Cube en bois accusant sa nature de décor, la chambre d’Anna est entourée d’autres caissons qui abritent et exposent l’arsenal technologique déployé pour projeter en temps réel, sur un grand écran surplombant la scène, le jeu des comédiens filmés par des cameramen dont le matériel et l’agitation masquent très largement la présence des interprètes. Au regard de la performance précise, sobre et concentrée de Judith Engel (Anna), les déplacements bruyants des caméras et le transfert des acteurs d’un lieu à l’autre en fonction des séquences occupent une place et une énergie qui semblent bientôt disproportionnées. La question naît, puis enfle : que reste-t-il du théâtre ? Pourquoi le théâtre ? Ici, les corps vivants, omniprésents bien que vêtus de noir, sont davantage ceux de l’équipe technique. L’attention du spectateur finit par se détourner des acteurs pour considérer cette armada au mouvement perpétuel.

Die-Gelbe-Tapete2Du théâtre il reste pourtant ce qu’on entend : la voix des pensées d’Anna, qui se superpose de bout en bout aux quelques répliques des autres personnages, y compris à la voix de l’actrice jouant Anna, est énoncée par une comédienne debout dans une étroite cabine à vitre transparente (Ursina Lardi). Bien sûr, cette séparation du son et de l’image, qui paraissent pourtant ne faire qu’un et s’épouser dans la même tension dramatique, est intéressante et réussie ; la métaphore de l’état intérieur d’Anna, de l’éclatement de son moi s’y lit aisément. Elle contribue d’autre part à la dissociation perceptive du spectateur dont l’attention est simultanément requise à différents niveaux et en différents lieux du plateau, comme la scène contemporaine nous y a depuis longtemps accoutumés. Ainsi traité, le propos du spectacle est sans cesse diffracté vers ces images inadéquates à la situation dramatique : qu’il s’agisse d’Ursina Lardi coincée dans sa cabine, buvant entre deux prises de parole et tournant ses feuillets ; des techniciens jonglant d’une console à l’autre ; des comédiens eux-mêmes changeant subrepticement de costume et de position avant que les caméras ne les encerclent à nouveau, tandis que sur l’écran la folie fissure le visage et l’esprit d’Anna. Ce décalage volontaire voudrait-il mettre l’accent sur l’idée de montage qu’il ne parviendrait pas encore à convaincre. Ici la distanciation imposée aboutit simplement à faire juger le contenu un peu mince en dépit des images grossies cherchant à fasciner.

Marion Alev

Die Gelbe Tapete
D’après le texte de Charlotte Perkins Gilman, mise en scène de Katie Mitchell
Du 20 au 26 septembre 2013
Odéon, Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris 17e
Renseignements : 01 44 85 40 40 & www.theatre-odeon.eu
 
Photos : Stephen Cummiskey