Critique : L’Avenir, seulement (Mathieu Bertholet)

L’Avenir, seulement
Texte et mise en scène de Mathieu Bertholet
T2G, Théâtre de Gennevilliers, du 13 au 29 janvier
GRü/Théâtre du Grütli, Genève, du 1er au 13 mars
Belle-Usine, à Fully, du 14 avril au 1er mai

 

 

Quand on sait que Rosa Luxemburg eut toute sa vie des difficultés à marcher, on admire le dispositif adopté par Mathieu Bertholet, et la performance physique des acteurs : exploitant à nouveau la configuration bi-frontale qui a décidément les faveurs de la scène actuelle, ils sont lancés d’un bout à l’autre d’un très long couloir à nu séparant des spectateurs qui se distinguent à peine, et l’arpentent sans relâche pendant presque deux heures. Mais ce dispositif n’en paraît que plus juste, tant il porte quelque chose de l’inlassable ardeur, de la ténacité rigoureuse qui porta cette femme au long de son combat pour une démocratie et un socialisme universels, et qui la vit mourir debout, à la tête de la révolution spartakiste.

 

bertholet1.jpgContinûment emprunté par une douzaine d’acteurs hommes et femmes aux physiques singuliers, renvoyant à divers types d’humanité, ce sombre couloir noyé dans les fumées au début du spectacle dévoile progressivement l’univers carcéral où Rosa occupa 834 jours de sa vie à mûrir sa pensée et son action politiques, à recevoir, de plus en plus rarement, ses amis, à écrire des lettres, à affronter et tenter de gagner à sa cause toutes sortes d’individus croisés dans ce microcosme humain. Puis, à mesure que se déroule le spectacle, le couloir devient celui du temps, sous le rythme implacable qu’y imprime la marche des comédiens, une marche cadencée et chorégraphiée, scandée aussi par les changements de costumes qui permettent d’avancer dans le siècle et d’apprécier la résonance contemporaine des paroles de Rosa Luxemburg, assassinée en 1919. Tandis que les silhouettes se défont lentement, tombent dépouillées et claudicantes aux pieds goguenards de la grande Prostituée bourgeoise, ce couloir se lit ultimement comme une figure du destin – non moins inéluctable ? – des peuples.

 

Ainsi l’un des versants du projet présenté par l’auteur-metteur en scène suisse, celui du renouvellement des formes théâtrales, est-il mené à bien. On ne peut qu’admirer la beauté sévère et la grande efficacité dramaturgique de la scénographie, qui coule dans une même puissante dynamique l’espace et la gestuelle des comédiens. Cette « fabrication d’un langage corporel spécifique », remarquablement stylisé et expressif, est le fruit d’une collaboration de Mathieu Bertholet avec Tamas Geza Moricz, danseur du Frankfurt Ballet, qui a initié les membres de la compagnie MuFuThe aux techniques d’improvisation de William Forsythe. Ce travail a sans doute contribué à l’impression de forte cohérence et d’écoute mutuelle de la troupe, dont il faut saluer l’unité d’ensemble.

 

bertholet2.jpgMais on regrette d’autant plus la frustration engendrée par l’autre versant du spectacle, à la fois exploration de l’œuvre de Rosa Luxemburg et « questionnement sur notre monde ». Pris dans l’arpentage de l’immense perspective, les comédiens se partagent des fragments de texte qui deviennent rapidement inaudibles, d’autant que la moitié de la troupe fait systématiquement dos à l’un ou l’autre des pôles de spectateurs. Des écrits de Rosa Luxemburg, de ceux de Mathieu Bertholet, répartis sur plusieurs centaines de fiches que les comédiens choisissent en fonction des représentations, de façon à ne jamais répéter le même spectacle, on n’entend pour ainsi dire rien. L’agacement croissant qu’en conçoit le spectateur est proportionnel à l’aspiration suscitée par les bribes perçues, qui semblent interroger avec lucidité les enjeux contemporains de la réflexion
idéologique, politique et sociale. Mathieu Bertholet revendique, dans ses intentions de mise en scène, le fait que l’agencement du matériau écrit rende impossible une vision – ici une audition – complète du spectacle en tant que texte. Si l’idée d’une œuvre mouvante au gré des lieux et du choix des comédiens, d’une œuvre écrite plus vaste que la représentation théâtrale, est stimulante, le geste délibéré tendant à priver le public de pans entiers du texte effectivement délivré chaque soir est plus que discutable : ne prive-t-il pas cette création, se voulant politique, de sa portée même ?

 Marion Alev

L’Avenir, seulement
Texte et mise en scène de Mathieu Bertholet
Du 13 au 29 janvier 2011
T2G, Théâtre de Gennevilliers, 41 avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers
Renseignements : 01 41 32 26 26
 
Puis au GRü/Théâtre du Grütli, Genève, du 1er au 13 mars
à la Belle-Usine, à Fully, du 14 avril au 1er mai
 
Photos : Marc Domage
 
Le texte de L’Avenir, seulement n’est pas encore paru. Les autres œuvres de Mathieu Bertholet (Rien qu’un acteur ; Farben ; Shadow Houses, suivi de Case Study Houses) sont publiées aux éditions Actes Sud-Papiers.