La Séparation des songes
Texte de Jean Delabroy, mise en scène de Patrick Verschueren
Le vent se lève, du 7 au 9 et du 14 au 16 avril 2011
En tournée : Morsang-sur-Orge, Draveil, Arcueil, Val-de-Reuil
Du fait divers, à l’instar de tant d’autres grands écrivains, Jean Delabroy dit qu’il le requiert, qu’il le fait basculer dans un gouffre dont il est tenu d’aller sonder l’obscurité. Là, dans cette noirceur incommensurable, sombrent les idées de l’homme sur l’homme, et la raison même. Du fait divers, de son côté, Patrick Verschueren a fait la substance de son travail et de celui de Jeunes Plumes & Cie, qui cherchent à mettre en scène des « récits des gens de ce monde ». Parce que le fait divers nous appartient, qu’il reflète notre culture et notre façon d’être ensemble, il est de notre société l’un des symptômes les plus révélateurs. C’est donc une rencontre qui a d’abord présidé à cette nouvelle mise en scène de La Séparation des songes, première pièce du romancier[1], créée il y a deux ans par Michel Didym à Théâtre Ouvert. La pièce s’est écrite à partir du fait divers découvert en 2006 : l’enlèvement d’une enfant et sa séquestration par un homme durant huit années. Mais elle s’est écrite dans l’ignorance rigoureuse et volontaire des détails qui furent plus tard livrés, par la jeune fille elle-même[2]. Elle est devenue l’expression d’une folle hypothèse, que le témoignage ultérieur de la jeune fille viendra confirmer. C’est au surgissement de cette intuition dans nos têtes que s’emploie le spectacle.
Sous la direction de Patrick Verschueren, la comédienne seule en scène, Céline Liger, s’empare du texte et en recompose les morceaux par tours et détours de son être, dans une langue jamais apprise, abîmée, réinventée. Revenue à ce monde « connu », en réalité tenu en laisse et verrouillé plus qu’elle le fut jamais, la jeune fille vit en effet comme une deuxième naissance, sortant de la cave où elle avait été enfermée. Exposée aux regards et aux sommations de s’expliquer, elle cherche ainsi ses mots comme elle apprend à recomposer son visage et son corps, demeurés sans image jusqu’à son départ de la maison. Elle se cabre devant les injonctions de la normalité. Par éclats chorégraphiques, fragments de voix réverbérés, appropriation de l’espace, apprentissage de la marche et mues vocales, elle fraie son propre chemin à travers l’évocation des séquences de sa détention. Les grandes bassines de métal qui occupent la scène évoquent des poupées russes encastrées, qu’extrait successivement la jeune fille découvrant les strates de son histoire, progressant dans son dialogue muet avec l’homme-énigme. Elles accompagnent les transformations de l’enfant à la femme, suivent ses tentatives d’agencement du réel en dehors de tout modèle, se faisant chambre d’échos, miroir, baignoire d’où sortirait une étrange et nouvelle proposition. Une fois la mue accomplie, elles figureront l’étonnante vision d’une enfance qui s’est accouchée elle-même, dans le suspens saisissant d’une identité qu’on est seul à se donner.
La mise en scène retrouve ainsi la force d’invention qui doit être celle de la jeune fille, ne possédant, ne connaissant rien, pour faire entrevoir le renversement qui s’opère soudain. Le spectacle parvient à rendre sensible l’instant fulgurant où, comprenant que la porte de la maison était toujours restée ouverte, la séquestrée décide de rester. Le texte superpose ici, vertigineusement, la nuit où tâtonne l’adolescente et celle où plonge le spectateur. La révélation agit comme une déchirure, lézardant l’immense édifice de nos représentations. L’ultime découverte de la jeune fille, dans la chambre de l’homme, puis la fin imaginée pour ce dernier donnent à relire toute l’histoire et relient ce personnage féminin tant à la Cosette des Misérables qu’à l’Alice de Carroll.
On comprend ainsi la nécessité de ce long temps involuté que fut celui de la détention, merveilleusement suggéré par un geste de la comédienne tournant à l’envers une aiguille lumineuse sur un cadran improvisé : le temps du désapprendre, du défaire, du retour à l’aveuglement, de l’abandon du soi consciencieusement récité. On entend aussi, trouble, l’appel sourd qui gît au cœur du « fait » rapporté. L’isolement radical, salutaire, espéré, n’est après tout pas éloigné de la posture de l’écrivain. La pièce de Jean Delabroy ne pouvait trouver accueil plus juste que dans ce « tiers-lieu », et dans le jeu intelligent, engagé et très tenu de Céline Liger qui, sans fuite possible, nous requiert.
Marion Alev
La Séparation des songes
Texte de Jean Delabroy, mise en scène de Patrick Verschueren
Du 7 au 9 avril et du 14 au 16 avril 2011.
Le Vent se lève !, 181 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris
Renseignements : 01 77 35 94 36
En tournée : Morsang-sur-Orge, Draveil, Arcueil, Val-de-Reuil
Photo : Ernesto Timor
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