Critique : Les enfants se sont endormis (d’après Tchekhov / Daniel Veronese)

Les enfants se sont endormis
D’après La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène de Daniel Veronese
Théâtre de la Bastille, du 21 septembre au 2 octobre 2011

C’est dans un constant entre-deux que le spectateur parcourt les versions que Daniel Veronese propose des classiques : les retrouvailles avec les personnages qui lui sont familiers d’un côté, et la surprise face à la tension exacerbée de leurs rapports de l’autre. Ni relecture en quête d’accroches modernistes, ni adaptation visant à réorienter le propos, le travail du brillant metteur en scène argentin est une délicate opération (le mot aurait pu être de lui-même) de « dégraissage »[1]. Supprimant tout ce qui lui semble diluer la tension dramatique, visant à faire éclater l’essentiel en un minimum de temps, il laisse ses comédiens se balader sur la trame tendue de la dramaturgie comme pour mieux s’engouffrer au cœur ardent des sentiments. D’où cette expérience étonnante du spectateur qui, tel un voyageur revenant sur un lieu qu’il a depuis longtemps quitté, constate à quel point celui-ci a changé tout en restant radicalement le même.

los-hijos-se-han-dormido-fot-alicia-rojo6.jpgDépaysement annoncé par Veronese via le changement systématique du titre original, cette Mouette qui devient ici Les enfants se sont endormis (une mort loge dans tous les titres énigmatiques de ses appropriations de Tchekhov : Un homme qui se noie pour Les Trois Sœurs, Espionne une femme qui se tue pour Oncle Vania…) a tout oublié de sa langueur mélancolique et cavale au rythme passionnel des femmes qui déclarent sans détours leur désir à des hommes qui les repoussent sans vergogne. Nina fond pour Trigorine dès le premier regard, Macha hurle son amour à Treplev et Paulina saute au cou du docteur Dorn, tandis qu’Arkadina jette à la figure de son fils son écœurement face à la médiocrité de son art dans un troublant duel verbal calqué sur celui qui oppose Hamlet et Gertrude.

Si Veronese cherche « à éveiller l’intérêt du spectateur tout au long de la pièce »[2], c’est en condensant autant que possible le temps et l’espace. Dans un décor de quelques mètres carrés, délimité par deux pans de murs défraîchis et encombrés par table, chaises, baldaquin et escaliers, les comédiens, au jeu physique détonnant, se débattent dans une promiscuité qui peine à les contenir. C’est ainsi que Treplev devient le témoin ahuri du baiser entre Trigorine et Nina, relation que par ailleurs Arkadina, habituée aux entorses sentimentales de son compagnon, surprendra (et contrôlera par la force) maintes fois. Tout se passe comme si les personnages répondaient à un pari qui consisterait à faire, enfin, ce qui pendant des années (plus d’un siècle !) couvait en eux. Ils font alors appel aux mots les plus incoercibles et aux gestes renfermant le surplus d’énergie jusque là réprimée.

Leurs exceptionnels interprètes, compagnons fidèles du metteur en scène, œuvrent au plus près de cette exigence, creusent avec grâce leurs plaies et les failles de leurs relations, pour faire exploser avec une rare force charnelle toutes leurs faiblesses. Maintenant que les enfants se sont endormis, l’innocence et la fraîcheur sont mortes, l’incompréhension et la destruction semblent prendre les commandes.

 Myrto Reiss

Les enfants se sont endormis
D’après La Mouette d’Anton Tchékhov, mise en scène de Daniel Veronese
Du 21 septembre au 2 octobre 2011
Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris 11e
Renseignements : 01 43 57 42 14 ou www.theatre-bastille.com
 
Photos : Alicia Rojo

 


[1] « J’aime conserver le nerf d’une pièce. Les pièces sont faites de nerf et de graisse. Consciemment ou non, j’essaie de retirer tout ce qui est du domaine du paysage, de l’ornement, des feuilles mortes, pour laisser la chair à vif, pour que les choses s’enchaînent de façon à ce que le public passe d’un événement à l’autre sans cesser d’être attentif. », propos recueillis et traduits par Christilla Vasserot, parus dans le dépliant accompagnant le spectacle et consultables ici : http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Les-Enfants-se-sont-endormis/ensavoirplus/idcontent/23715

 [2] Idem