Critique : Les Oiseaux (Aristophane / Alfredo Arias)

Les Oiseaux

Texte d’Aristophane, adaptation et mise en scène d’Alfredo Arias

Comédie Française, salle Richelieu, du 10 avril au 18 juillet 2010

 

 

Lorsque, il y a deux mille cinq cents ans, les Grecs assistaient aux représentations théâtrales de ce qu’on appelle aujourd’hui le théâtre antique, celles-ci, entièrement financées par un riche citoyen, le chorège, étaient gratuites pour le public qui (fait exceptionnel mais hautement significatif) regroupait hommes, femmes et métèques. Cette assemblée citoyenne, parfois même nourrie et abreuvée aux frais du mécène, se réunissait au théâtre à l’occasion des cérémonies religieuses pour se divertir tout en réfléchissant sur la cité et ses problèmes, le politique étant au centre des interrogations de cette époque d’apogée démocratique et intellectuelle.

 

<brLes comédies d’Aristophane participent à ces fêtes populaires, où le théâtre devient le miroir de la cité. Ces œuvres, mêlant la fantaisie la plus débridée au réel le plus ordinaire, sont des satires politiques truffées d’allusions à l’actualité de l’époque, lyriques et éminemment scatologiques à la fois : lâcher des gros mots et se moquer des personnalités connues par le public ne cesse de faire mouche ! Ses fameux Oiseaux mettent le doigt sur la corruption des gouvernants athéniens, leurs querelles intestines et leurs expéditions guerrières infinies, et raillent déjà l’utopie d’une cité idéale. Fondée par deux hommes décidés à fuir leurs congénères, Coucouville-les-Nuées, située à mi-chemin entre les immortels de l’Olympe et les terriens d’Athènes, là où règne le peuple ailé des oiseaux, finit par être frappée des mêmes vices, inhérents à la nature de l’homme et à l’attrait que le pouvoir exerce sur lui.

 

L’œuvre, dont l’actualité a bien du mal à se ternir, entre (enfin !) au répertoire de la Comédie Française avec la mise en scène d’Alfredo Arias. Ne sachant que faire de la métaphore des oiseaux, Arias transforme les volatiles en comédiens et grime chaque héros ailé en un personnage du répertoire : Scapin, Harpagon, Cyrano ou Arlequin, ses « comédienzeaux », déplumés de toute légèreté éthérée, se voient propulsés dans un décor qui reconstitue la place Colette où s’érige la Comédie Française. Arias s’est demandé « si Les Oiseaux ne reproduisaient pas le monde du théâtre, avec toute la marginalité que cela peut représenter dans la société même si, dans une certaine mesure, le théâtre peut participer au débat politique. » A voir son adaptation et sa mise en scène, on dirait qu’à sa propre question il a répondu par la négative. Aucune interrogation sur la place du théâtre dans la cité, aucune tentative de lui donner un tant soit peu de force politique et intellectuelle. Oscillant entre un music-hall mal
arrangé et l’actualisation kitch du théâtre antique, parachutant Karl Lagerfeld et autres précieux au milieu de cette place Colette en carton-pâte, son approche aveugle et bafouillante renforce les arguments des sycophantes sur l’ennui, le coût, l’arbitraire et la prétention de l’art théâtral. Dénué de tout caractère irrévérencieux, embourgeoisé même dans le rire qu’il veut nous provoquer, le spectacle, entre ignorance, suffisance et indifférence, fait fuir le spectateur le plus aguerri. Au lieu de nous montrer à quel point Aristophane est toujours vivant (sinon, à quoi bon le monter ?), Arias signe sa mise en bière.

 

Karolos Koun, animateur du Théâtre d’Art d’Athènes et l’un des plus grands metteurs en scène grecs, a signé une mise en scène des Oiseaux qui reste gravée dans toutes les mémoires. Créé en 1959, maintes fois repris, ayant depuis tourné dans toutes les grandes villes de l’Europe, le spectacle a été joué en France au Théâtre des Nations en 1962. Deux extraits en langue originale et quelques images sont consultables ici :

Parodos (entrée du chœur, musique Manos Xadjidakis)

Un autre extrait

Croquis et photos

Myrto Reiss

 

 

Les Oiseaux

Texte d’Aristophane, adaptation et mise en scène d’Alfredo Arias

Du 10 avril au 18 juillet 2010

Comédie Française, salle Richelieu, place Colette, Paris 1er

Renseignements – réservations : 08 25 10 16 80 et www.comedie-francaise.fr

 

 

Photo : Brigitte Enguérand