Critique : Les quatre jumelles (Copi / Jean-Michel Rabeux)

 Les quatre jumelles
Texte de Copi, mise en scène de Jean-Michel Rabeux
Théâtre de la Bastille, du 21 mai au 23 juin 2012

« Dézinguons la prise de pouvoir par les laveurs de cerveaux, les niais de la sécurité, pour qui nous sommes tous les victimes les uns des autres. Soyons les charmeurs les uns des autres. Soyons nos propres meurtriers. » C’est avec cette invitation au désordre, acte politique premier, que Jean-Michel Rabeux accompagne sa création des Quatre jumelles de l’irrévérencieux Copi qui, pulvérisant l’ordre fondamental du monde, fait coexister sur scène tout et son contraire.

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Elles sont quatre, deux fois deux jumelles, transsexuelles et camées, identiques et différentes, sœurs et ennemies, prisonnières de
leur banquise en Alaska mais voulant s’évader en Alcatraz, à la fois bourreaux et victimes d’un jeu de massacre sans début ni fin : il y a autant de meurtres que de résurrections, autant de façons de mourir que d’armes pour y parvenir, autant de piquouzes que de sacs d’héroïne. L’éternel retour donne le tournis, le jeu de miroirs superpose l’objet et son reflet, l’outrance macabre côtoie le délire narcotique et le non-sens de ce qui se trame frôle le trop plein. Rien n’est à sa place, rien n’est là où on l’attend.

 Pour contenir ce désordre paroxystique, Jean-Michel Rabeux et son scénographe Pierre-André Weitz imaginent un espace circulaire, une arène où l’on se bat à mort, un puits qui tour à tour avale et recrache, cache et expose ces quatre folles furieuses. Habillés en blanc, collants déchirés, bottes en caoutchouc, perruques platine et corsets serrés sur leur chair presque dénudée, Claude Degliame, Georges Edmont, Marc Mérigot et Christophe Sauger composent un quatuor clownesque déjanté et pathétique d’une force extraordinaire. Composant avec leurs corps des tableaux d’une inquiétante beauté, ils explorent les limites du monstrueux et du burlesque. Physiquement très proches des spectateurs, qui dans cette arène constamment éclairée ne cessent de s’observer, ils deviennent l’image de l’insoumission et de la révolte contre toute entrave, y compris celle de nos pulsions.

L’univers de Jean-Michel Rabeux, nourri de fantasmes angoissants, de transgressions imagées et de monstres si humains, trouve dans l’écriture délurée de Copi son expression la plus sensible, et surtout la plus dérangeante. « Les années de plomb, disait-on, les années de titane, c’est maintenant. Alors à nous les artistes, les excommuniés, de monter au créneau ! », invite-t-il.

Myrto Reiss

Les Quatre Jumelles
Texte de Copi, mise en scène de Jean-Michel Rabeux
Du 21 mai au 23 juin 2012
Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris 11e

Photo : Benoît Linder