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Critique : Mademoiselle Julie (August Strindberg / Frédéric Fisbach)

Publié par Au poulailler sur 22 Mai 2012, 09:44am

Catégories : #Critiques saison 2011-12

Mademoiselle Julie

Texte d’August Strindberg, mise en scène de Frédéric Fisbach

Odéon – Théâtre de l’Europe, du 18 mai au 24 juin 2012

 

 

Parier sur l’alchimie de quelques comédiens prestigieux réunis autour d’une œuvre du répertoire ne suffit pas, en général, à créer l’événement artistique attendu. De la rencontre de ceux que Frédéric Fisbach dénomme lui-même des monstres (sans guillemets ni précautions) dans le livret de reprise offert à l’Odéon, en l’occurrence Juliette Binoche, Nicolas Bouchaud et Bénédicte Cerutti, ne résultent pas nécessairement les frictions ou fulgurances, les « instants à couper le souffle » (dixit Fisbach) qui porteraient l’écoute du texte à un niveau d’intensité inconnu. Il y a là plus qu’une déclaration d’amour du metteur en scène à ses comédiens, plutôt une forme d’aveu d’impuissance à renouveler la lecture de la pièce, ou même à en déployer la cohérence dramaturgique.

 

 

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Frédéric Fisbach préfère, de toute évidence, la discontinuité des séquences, les ruptures de ton qui poussent parfois les comédiens, en général convaincants, à aller chercher dans les extrêmes les points de bascule de leurs caractères : le pathétique outré pour Juliette Binoche, la vocifération inutile pour Nicolas Bouchaud, Bénédicte Cerutti gardant une certaine sobriété. D’aucuns verraient là une volonté de dépsychologisation, qui mêlerait le refus du naturalisme, le mélange du pulsionnel et de l’affect modelé par la culture et les rapports de classe, mais le caractère plutôt erratique de l’interprétation plaide quand même davantage pour l’absence de rigueur dans la direction d’acteur.

 

De fait, le metteur en scène semble proposer à ses comédiens davantage un écrin qu’un espace dramaturgique à habiter. On a pu gloser ailleurs sur la silhouette glamour de Juliette Binoche, en robe or au milieu des bouleaux, apparition qui hésite entre la frappe picturale historique (Klimt) et le clin d’œil (bien inutile) à son statut de star : la « Binoche », portée par ses atours dans d’autres contrées que celle de Strindberg, apparaît souriante et simple au salut, ce qui lui permet au moins de sortir de l’aura dans lequel la lumière pourrait la figer.

 

Ce désaccord entre le texte et l’interprétation est d’emblée scellé par la recherche esthétique de la mise en scène. La scénographie imposante qui apparaît à mesure que résonne le « Beggin’ » (raccord avec la mode) de Frankie Valli & The Four Seasons pose quelques jalons référencés : en avant-scène, un très grand volume transparent abritant cuisine et salon immaculés, et ouvrant en arrière-plan sur une forêt de bouleaux couronnée de néons concentriques. Voilà, résumée en une synthèse plastique assez frappante, la recherche de « l’extime » (l’exposition systématique de l’intime au regard d'autrui) chère aux metteurs en scène qui travaillent les contradictions contemporaines, vitres et porosité du dedans et du dehors soulignant le voyeurisme. Mais là où un Warlikowski creuse l’étrangeté, retrouve l’intime par le biais de la vidéo, Fisbach opte pour la mise à distance. Derrière leurs vitres, étrangement desservis par les micros, les comédiens semblent s’agiter lointainement, comme des poissons dans un aquarium dont le ballet n’offre aucune prise au regard ou à l’intérêt. La disparition de ces micros après la nuit d’amour de Julie et de Jean, si elle permet de les considérer par-delà la barrière franchie de la distance sociale et de prêter plus d’attention à leurs déchirements, ne suffit pas, hélas, à recoller les morceaux : la modernité dans laquelle Fisbach a voulu plonger la pièce en a complètement dissout l’intelligence.

 

David Larre

 

Mademoiselle Julie

Texte d’August Strindberg, mise en scène Frédéric Fisbach

Du 18 mai au 24 juin 2012

Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris 6e

Renseignements : 01 44 85 40 40 et www.theatre-odeon.eu

 

 

Photo : Christophe Raynaud De Lage

 

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