Critique : Mannekijn (Frédéric Vossier / Sébastien Derrey)

Mannekijn
Texte de Frédéric Vossier, mise en scène de Sébastien Derrey
Théâtre de L’Échangeur, du 5 au 15 janvier 2012
Puis à Anis Gras du 17 au 25 avril 2012

C’est la figure d’un nouveau Minotaure que dresse Frédéric Vossier dans sa pièce, Mannekijn, bien que le titre fasse plutôt référence au mannequin, à celle qui entre dans le labyrinthe. En l’occurrence, elles sont deux, mère et fille. La première s’immisce dans l’intimité de la seconde, faisant preuve d’une indiscrétion et d’un voyeurisme à la mesure du consentement de l’autre qui semble même y trouver quelque plaisir. Ainsi l’objet de la curiosité est-il peu à peu détourné d’un personnage à l’autre, et se met en place le système de renvoi des images, qui permet de les interroger. Vossier s’attaque ici, par le mythe ancien, à ce qui s’est constitué comme figure mythique moderne, le joueur de football professionnel.

mannekijn.jpgAu fil du discours fragmenté de la mère, on apprend en effet que la fille vit aux côtés d’un ancien joueur dont le nom ne sera pas prononcé, qualifié seulement par la mère d’« espagnol », progressivement déchu de son piédestal d’idole et devenu invétéré « bouffeur » de viande en sauce. À travers le portrait monstrueux qu’elle en dresse, qui condense les fantasmes cristallisés par les médias, c’est sa propre image qui apparaît en creux, montrant une absence : personnage d’une femme obsédée par sa propre déchéance physique, simultanément traumatisée par un passé conjugal fait de coups et aliénée par le dispositif médiatique mythifiant, qui ne trouve d’issue que dans la sidération que suscite chez elle le redoublement de son drame dans celui du mannequin danois épousé par le footballeur autrefois, et dans celui de sa fille, qu’elle s’occupe à contempler comme on regarde un écran télévisé. L’apparition inattendue et tardive du personnage masculin fait une nouvelle fois basculer les hypothèses. Déroutant les projections imaginaires construites à partir des clichés véhiculés par la mère, il découvre l’ambiguïté des deux femmes, et le trouble de leur relation, comme de la relation que la fille entretient avec l’homme.

La scénographie, constituée pour l’essentiel de panneaux opaques disposés en quinconce, maintient dissimulé aux regards l’intérieur que la mère cherche à percer, cet espace de l’intimité puissamment énigmatique à l’ombre duquel s’élaborent les possibles les moins dicibles. Seuls en émanent une odeur et des cris qui rappellent la bestialité qu’incarnent la présence massive et le regard halluciné de Frédéric Gustaedt. Le décalage exhibé entre les corps des deux actrices et la description qui en est faite, communique le malaise provoqué par le texte, accentué encore par la lenteur volontaire du jeu qui produit un effet de grossissement d’autant plus étonnant que presque rien n’est donné à voir. À rebours de nombre de spectacles actuels, la mise en scène de Sébastien Derrey joue de façon très subtile sur les images obscènes et fantasmatiques que nous portons en nous, mais en faisant le choix de ne recourir à aucun écran, à aucune image médiatisée. Le jeu des acteurs s’appuie davantage sur la rétention, le volume très faible de la diction qui auréole d’incertitude l’interprétation, et sur la stylisation des attitudes qui évoquent certaines toiles de Picasso dépeignant la créature fabuleuse.

 Marion Alev

 
Mannekijn
Texte de Frédéric Vossier, mise en scène de Sébastien Derrey
Du 5 au 15 janvier 2012
Théâtre de L’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet
Renseignements : 01 43 62 71 20
Puis à Anis Gras du 17 au 25 avril 2012

Photo : Elise Garraud