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Critique : Oncle Vania (Anton Tchekhov / Christian Benedetti / Alain Françon)

Publié par Au poulailler sur 18 Mars 2012, 14:40pm

Catégories : #Critiques saison 2011-12

Oncle Vania

Texte d’Anton Tchekhov

Mise en scène d'Alain Françon, Théâtre des Amandiers, Nanterre, du 9 mars au 14 avril

Mise en scène de Christian Benedetti, Théâtre-Studio d’Alfortville, du 12 mars au 7 avril

 

 

Le phénomène n’est pas si rare, en 2009 déjà, deux Oncle Vania étaient présentés en même temps, dans une mise en scène du collectif des Possédés, et une autre de Claudia Stavisky. Cette saison encore, à quelques jours d’intervalle avaient lieu les deux premières de la pièce de Tchekhov au Théâtre-Studio d’Alfortville et aux Amandiers de Nanterre. Deux versions du drame tchekhovien reconduisant apparemment un antagonisme classique, avec d’un côté une vision de Françon proche du réalisme de sa création, de l’autre, un Benedetti prenant littéralement le contre-pied d’une tradition de représentation dont le théâtre d’Art de Moscou a longtemps été la référence.

 

 

Vania-Francon.JPG

 

 

Alain Françon, fort de six mises en scène de pièces de Tchekhov, n’est pourtant pas ici entièrement du côté du Théâtre d’Art auquel il rendait hommage en 2010 dans sa mise en scène de La Cerisaie. Les décors de Jacques Gabel touchent du doigt le réalisme pour tendre à l’abstraction. Si la grande toile peinte de la campagne russe au premier acte pose un cadre réaliste, elle n’en dévoile pas moins son artificialité et s’impose comme une œuvre en soi, les grandes masses verdoyantes captivant le regard et l’entraînant ailleurs. Les décors des autres actes, images des intérieurs bourgeois de la fin du XIXe siècle, laissent de même voir les contours du dispositif, ouvrant sur un au-delà imaginaire. Loin de la surcharge que Tchekhov reprochait à Stanislavski et à son peintre décorateur Viktor Simov, Françon et Gabel ramènent l’esthétique à une sorte d’épure.

 

Le principe scénographique de Benedetti, unique pour toutes les pièces de Tchekhov qu’il s’est engagé à monter une par une dans l’ordre de l’écriture, procède de la table rase. La scène mise à nu ne garde que les quelques accessoires nécessaires à l’action, table, chaises et verres. Les poutres et les façades de cachet du Théâtre-Studio d’Alfortville participent à faire des murs mêmes du théâtre le lieu d’une action dévêtue de l’illusion théâtrale. Tchekhov, dépecé de ses attributs naturalistes (samovar excepté), fonctionne encore à merveille, comme un moteur ronflant, efficace dans son action rendue plus brute et percutante.

 

Les deux mises en scène s’accordent donc sur un point central de l’interprétation : il n’y a pas de personnages chez Tchekhov, même si ce constat a des conséquences très différentes. Françon préfère le terme de « figure », plus à même de représenter des individus qui n’ont pas de centre, mais seulement des contours évoluant à chaque réplique. Sans construction psychologique linéaire ou totalisante, les êtres tchekhoviens se découvrent progressivement comme des icebergs profondément engloutis. On retrouve dans cette mise en scène son habituelle précision dans une direction d’acteurs presque impeccable et devenue rare sur les scènes publiques. Gilles Privat est un Vania saisissant, évitant grâce à une légèreté presque clownesque et un ton toujours décalé de dériver vers une interprétation tragique. Il regarde le désespoir avec une ironie constante. La distribution s’accorde très bien, malgré quelques accrocs encore dans les changements d’émotions de certains acteurs le jour de la première.

 

 

Vania Benedetti

 

 

Pour Christian Benedetti, le refus du personnage et du psychologisme débouche sur une mise à plat du texte, lancé d’un ton neutre sur un rythme rapide, faisant valdinguer le réalisme et ses conventions. L’interprétation est parfois totalement revitalisée par cette diction étrange, une brèche est entrouverte dans le texte pour y réinjecter du jeu. Cela fonctionne indéniablement bien dans la scène où Vania, ayant sacrifié son existence pour l’entretien du domaine familial, éclate devant la proposition de son beau-frère de vendre celui-ci. Là où la colère frôlant l’hystérie monte d’ordinaire très rapidement, Daniel Delabesse dit simplement le texte, puis se saisissant d’une craie, inscrit au sol le coût du domaine et le montant de son sacrifice. La rage monte tardivement jusqu’à gagner physiquement le public et la scène se déploie alors dans tout son potentiel burlesquo-tragique.

 

L’aspect vulgaire du médecin incarné par Benedetti, qui a pour but de tuer l’Astrov lisse et propret qu’on a souvent assagi pour redonner au personnage sa rudesse et son haleine aux relents de vodka, fait perdre un peu d’ambiguïté au personnage, alors que les autres rôles évitent toute caricature, notamment les deux femmes, Elena et Sonia, qui apparaissent beaucoup moins naïves que dans nombre de mises en scène.

 

Enfin, le rythme, rapide et aux antipodes du réalisme à Alfortville, ponctué de pauses artificielles qui figent l’image, donne une urgence nouvelle à la pièce, ouvre un questionnement sur le présent qui absorbe passé et futur dans un ultime engloutissement. Chez Françon au contraire, le temps est un personnage à part entière, il saisit dans sa main inflexible l’espoir d’une vie meilleure et le tarit irrémédiablement.

 

Alice Carré

 

 

Oncle Vania

Texte d’Anton Tchekhov, mise en scène de Christian Benedetti

Du 12 mars au 7 avril

Théâtre-Studio, 16, rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville

Renseignements : 01 43 76 86 56, www.theatre-studio.com

 

Texte d’Anton Tchekhov, mise en scène d’Alain Françon

Du 9 mars au 14 avril

Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre

Renseignements : 01.46.14.70.00, http://www.nanterre-amandiers.com

 

Photos : Michel Corbou (pour la mise en scène d’Alain Françon) & MLM (pour la mise en scène de Christian Benedetti)

 

 

 

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