Critique : Siècle d’or : La Célestine et Don Juan (Fernando de Rojas et Tirso de Molina / Christian Schiaretti)

Siècle d’or : La Célestine et Don Juan

Textes de Fernando de Rojas et Tirso de Molina, mise en scène de Christian Schiaretti

Théâtre de Nanterre-Amandiers, du 10 mars au 6 avril 2011

 

Qu’a voulu montrer Christian Schiaretti du Siècle d’or espagnol ? Assurément, si l’on en juge par le choix de La Célestine et de Don Juan, le metteur en scène a souhaité exploiter le contraste baroque, à la fois moral et esthétique, entre des figures scandaleuses et les pouvoirs familiaux, politiques et religieux qu’elles défient. La Célestine, maquerelle flamboyante et sorcière, entremetteuse et repriseuse d’hymens, et Don Juan Tenorio, séducteur impie souillant les honneurs autant que les corps, tracent une trajectoire comparable, pleine d’embûches, d’errances et d’éclats, jusqu’au coup fatal qui leur arrache un « Confession ! » aussi pathétique (la crainte ultime de mourir en état de péché mortel) que vain (le refus qu’on leur oppose pour l’exemple). Si cette double confrontation aux autorités produit une belle réflexion sur la puissance d’un désir nécessairement transgressif et sur la rigueur du pouvoir, elle ne parvient pas à s’exprimer pleinement dans les choix de mise en scène et de direction d’acteur.

 

<brLa démesure des rôles-titres semblerait justifier à elle seule des comédiens « monstrueux ». En choisissant volontairement le contraste physique et dramatique (Hélène Vincent est aussi frêle, fébrile et tournoyante que Julien Tiphaine est dominateur et d’une placidité perverse), Christian Schiaretti prend le risque de la comparaison et expose ses comédiens à des critiques injustifiées. Celles-ci, s’en étonne-t-on ?, sont venues fondre sur Hélène Vincent, laquelle, dans une composition crachée comme le dernier sursaut d’une condamnée, ne démérite en rien. Sa Célestine, prise d’une énergie apparemment inextinguible mais sur le bord de défaillir, joue du masque et du tour mais voit sa ruse se heurter aux arguments définitifs de la force vénale. Julien Tiphaine donne à son Don Juan les atours d’un séducteur physiquement puissant et moralement inquiétant, prêt à piétiner l’innocent, le père ou l’ami pour tirer son plaisir d’une nouvelle femme. Son interprétation forte et subtile nie toute idéalisation du personnage et impressionne par son étrangeté.

 

Mais ces deux figures ne peuvent exister que par contraste avec les autres protagonistes, et dans les ressorts dramaturgiques choisis pour faire saillir ce contraste. Et c’est là, et nullement dans le jeu des principaux comédiens, que La Célestine s’avère un moins bon spectacle que Don Juan. Le texte de La Célestine (dont on ne sait s’il fut conçu à l’origine comme un texte de théâtre) est étiré et trop souvent lestement balancé par les jeunes comédiens du TNP qui, entre lecture de leurs didascalies et ironie plus ou moins calculée, sont poussés vers une distanciation dont on ne sait quelle est au juste la fonction. Elle a souvent pour seul effet de tuer l’émotion dans l’œuf et de rendre un peu plus pathétique la valse de ces soupirants et catins, aussi sérieux dans leur plaisir que méprisants à l’égard de leurs sentiments. Si les scènes de lit sont bien réglées, jusqu’au dérangeant (par exemple, l’entremise des ébats de Parmeno –Julien Gauthier- et Aréuse –Jeanne Brouaye-, tous deux convaincants, par Célestine), les scènes de séduction sont creuses et les moments d’émotion désamorcés, jusqu’à l’épouvantable sacrifice (diction désinvestie et saccadée) du monologue final du père de Mélibée pleurant sa fille morte en dénonçant la tromperie de l’amour. Par contraste, dans un cynisme cette fois non affecté et rendu compréhensible par les enjeux de pouvoir (les alliances salies valant comme déshonneur touchant jusqu’à la réputation du roi), Don Juan apparaît comme une pièce mieux exposée par les comédiens.

 

<brL’usage d’une scénographie unique (présentée en bifrontal, un long plateau servant de déambulatoire entre deux grandes portes battantes rouges de chaque côté) accentue encore défavorablement le contraste entre les pièces. Accumulant les scènes à distance, surchargeant symboliquement le moindre espace parcouru (les chutes mortelles, qu’on peut juger aussi réussies que ridicules, de Calixte et Mélibée), La Célestine prête davantage le flanc à la critique, sauf à réserver cet art de l’arpentage aux seules déambulations, nocturnes et harassantes, de Célestine : une vie épuisée par les sortilèges du sexe autant que par ses offres serviles aux puissants doit laisser paraître cette errance hagarde et répétée. A l’inverse, le plateau sert au mieux les intentions de mise en scène déployées dans Don Juan : la distance hiérarchique imposée par la royauté castillane (Clément Morinière, efficace dans le hiératisme affecté du roi), ou l’étrangeté du fantastique religieux (la découverte du tombeau de Don Gonzalo et le dîner macabre) s’inscrivent parfaitement sur ce long plateau. Parfois, du reste dans les deux pièces, le dispositif scénique frôle le podium pour défilé de mode des costumes à
l’ancienne, il est vrai magnifiques, de Thibaut Welchlin. Parfois, heureusement, il rappelle les nombreuses qualités de metteur en scène de Christian Schiaretti (maîtrise des scènes de groupe, équilibre entre distance et proximité, incarnation et distanciation du jeu) qui transpercent ici, mais seulement par éclairs.

 

 David Larre

 

Siècle d’or : La Célestine et Don Juan

Textes de Fernando de Rojas et Tirso de Molina, mise en scène de
Christian Schiaretti (spectacles en alternance)

Du 10 mars au 6 avril 2011

Théâtre de Nanterre-Amandiers, 7 av. Pablo Picasso, Nanterre (92)

Renseignements : 01 46 14 70 00 et www.nanterre-amandiers.com

 

Photos : Christian Ganet