Auteur kosovar prolifique, Jeton Neziraj (dramaturge, scénariste, biographe, novelliste), est actuellement directeur artistique du théâtre national du Kosovo. Son œuvre témoigne d’un engagement politique et poétique ancré dans l’évocation, souvent distanciée, des événements meurtriers ayant abouti à la dislocation de l’ex-Yougloslavie. Sa dernière pièce, traduite en français, La Guerre au temps de l’amour, s’inscrit dans cette veine, tout en déplaçant volontairement le curseur : entre les quatre femmes de la pièce, enfermées dans un hôpital psychiatrique que leur imaginaire commun a transformé en institut de beauté, les mots de l’amour recouvrent ceux de la guerre, sans pouvoir en effacer tout à fait l’empreinte. Le lien entre les événements amoureux et le contexte historique flotte librement, traversant des récits pour partie symboliques et fantastiques (de curieuses épousailles entre une jeune femme et un homme-serpent), pour partie réalistes (une rencontre fatale entre une femme et le soldat qui a fait tuer sa famille).
L’importance centrale que l’auteur a donné au personnage d’une vieille dame, qui peine à dire son histoire (probablement trop incroyable pour être entendue), mais ordonne la vie en commun dans cet improbable institut esthétique (on est assez loin du film de Tonie Marshall Vénus beauté (institut) et de ses avatars), souligne la difficulté à construire une mémoire de l’indicible et la nécessité salvatrice de l’imaginaire. Femmes blessées, les « pensionnaires » de l’hôpital psychiatrique retrouvent, dans le récit amoureux, une santé truculente, une humanité accessible, la pièce jouant avec habilité du mélange de tragique et de grotesque qui permet de faire tenir ensemble toutes les dimensions –psychologiques et historiques- du propos. L’alternance des dialogues joués et des monologues ainsi que le jeu avec les clichés amoureux, apparaissent parfois comme des balises trop claires dans une pièce qui cultiverait mieux par ailleurs l’inquiétante étrangeté. Mais, pour peu que l’imaginaire du spectateur et le trouble d’une future mise en scène superposent au mieux la psychiatrie et la cosmétique, la pièce peut trouver des ressorts tragi-comiques assez puissants et émouvants.
David Larre
La Guerre au temps de l’amour
De Jeton Neziraj,
traduit de l’albanais par Anne-Marie Bucquet
Editions L’Espace d’un instant, juin 2011
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