Romancier et dramaturge belge, Tom Lanoye partage sa vie entre Anvers et Le Cap, et puise dans la richesse de ses appartenances et le compagnonnage de Guy Cassiers, l’élan créatif qui lui fait alterner créations originales et réécritures tonitruantes (ainsi de Ten Oorlog, pièce de huit heures adaptant War of the Roses de Shakespeare en flamand néerlandais et anglais, ou Mefisto Forever, librement adapté de Klaus Mann). La parution de ce nouveau recueil de deux pièces, créées en 2011, donne à lire la singulière capacité de l’auteur à ressaisir les mythes tant historiques que littéraires pour les sortir de leur gangue académique et leur rendre un lustre inattendu.
Il s’appuie, pour ce faire, sur le choix du grand angle et de la rapidité d’enchaînement des scènes. La perspective qu’il adopte ainsi pour suivre la trajectoire parallèle de Jeanne d’Arc et Gilles de Rais (Sang & Roses) ou toute la tragédie de Médée, est la plus large qui soit : on suit Jeanne et Gilles de leur rencontre jusqu’à leur procès respectif, dans leur heurt à une église institutionnelle, tantôt bénéficiaire, tantôt complice de leur action, et finalement implacable dans sa manière de se débarrasser des gêneurs. De même Médée n’est plus réduite à raconter en longs monologues l’histoire qui l’a conduite à être séduite par Jason, emmenée vers un illusoire pays de Cocagne où elle paraîtrait comme l’épouse légitime, puis trahie au profit de plus jeune et mieux née qu’elle, puisque l’action, également dépouillée du commentaire d’un chœur, traverse avec vivacité ces différentes péripéties. La présence de l’ensemble des protagonistes révèle avec clarté les enjeux des intrigues et complots noués autour des trois figures évoquées, à la fois naïves et ambiguës, voire franchement perverses, perversion assumée pour une part par la dramaturgie qui confie par exemple à la même comédienne de jouer Jeanne et le frère Prelati, complice des basses œuvres de Gilles, l’ogre dévoreur d’enfants.
Mais l’outil le plus performant de Tom Lanoye pour renouveler la compréhension de ces destins est sans doute le langage, qui, d’une pièce à l’autre, connaît des usages bien distincts et des métamorphoses inattendues : dans Sang & Roses, l’auteur bien inspiré par la lecture des comptes rendus de procès, le Jeanne d'Arc de Mary Gordon (plus que l’œuvre de Régine Pernoud) ou L'Automne du Moyen Age de Johan Huizinga, restitue l’intelligence prudente et l’audace inspirée de Jeanne en des formules qui sonnent neuves[1] ; dans Mamma Medea, les différentes communautés vues comme barbares aux yeux des Corinthiens parlent une langue faite d’argot et de belgicismes, qui situe les rapports de pouvoir dès l’expression, et ouvre une lecture politique possible de la pièce : Médée n’est qu’une étrangère instrumentalisée par un homme roué qui use de sa noblesse comme d’une arme, et l’émancipation brutale que lui procure l’infanticide sonne comme une amère revanche de l’opprimée sur les puissants.
Les pièces ne portent pourtant pas leur inventivité linguistique à une réussite complète. Certains des chants créés pour les Voix ou les Démons dans Sang et Roses tombent quelque peu à plat par leur redondance, de même que la trivialité du langage dans Mamma Medea confine parfois à la lourdeur. Au jeu de la comparaison entre les pièces, c’est Sang & Roses qui imprime le plus durablement sa marque en incluant dans l’écriture les dispositifs scéniques des écrans qui sont devenus la marque de fabrique de Guy Cassiers. Ces écrans introduisent le dispositif spectaculaire dans l’exercice de la torture, le procès, l’exécution de la peine, renvoyant à la justice ecclésiastique l’image de sa propre forfaiture, complice de ce qu’elle ne saurait voir et qu’elle ne cesse pourtant de montrer : des corps suppliciés. Si la dénonciation politique n’a pas de façon évidente l’actualité que les auteurs souhaitent lui prêter (la dénonciation de l’omerta sur les actes pédophiles commis par les prêtres lue derrière le procès de Gilles de Rais), la critique du fonctionnement duplice de toute institution en général se fait entendre, sans effacer la singularité des trajets météoritiques, et comme inversés, de Jeanne et Gilles.
David Larre
Sang & Roses, suivi de Mama Medea
De Tom Lanoye,
traduit du néerlandais par Alain van Crugte n
Actes Sud-Papiers, 2011
Sang & Roses (Bloed & Rozen) sera présenté au Théâtre de l’Odéon du 8 au 12 février 2011 dans la mise en scène de Guy Cassiers (en néerlandais surtitré).
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[1] Voir cet échange entre L’évêque Cauchon qui a retourné sa veste en faveur des Anglais et l'accusée Jeanne : « - Cauchon : Ces voix touchent donc bien l’accusée ? - Jeanne : Elles me touchent comme la main de Dieu caresse le cœur de celui qui se convertit. - Cauchon : Cet « archange Saint-Michel » porte-t-il des vêtements ou est-il nu ? - Jeanne : Croyez-vous que le Seigneur n’a pas le moyen de le vêtir ? »
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