Quantcast
Jeudi 3 mai 2012 4 03 /05 /Mai /2012 10:11

Dossier : Que reste-t-il du politique au théâtre ?

 

Dans le prolongement de l’enquête sur le renouveau du collectif au théâtre, la rédaction d’Au Poulailler a été amenée à s’interroger sur les rapports que le théâtre entretient avec le ou la politique. Une des questions qui nous animait était de savoir si le choix de travailler en collectif était ou incluait un positionnement politique. Nous avons été surpris de voir que cette apparente évidence n’en était pas une dans les réponses reçues. Manifestement le mot « politique » est devenu repoussant et irait même jusqu’à susciter la peur ou l’agacement. Parallèlement nous constations que nombre de spectacles revenaient avec force sur le politique et avaient parfois comme point de départ caractéristique la question léninienne du « Que faire ? ». Que ce soit la création du Moukden-Théâtre Chez les nôtres, Que faire (le retour) de Benoît Lambert ou Alexis, une tragédie grecque de la compagnie italienne Motus, la question ouvertement posée est celle du délitement du collectif, du besoin de sa reconstitution et par extension de l’urgence de l’engagement et de l’action. Ces deux constats sont venus réactiver notre étonnement plus ancien face à la programmation massive, dans le théâtre public, des boulevards et autres vaudevilles à prétention politique. Il nous a semblé nécessaire de nous pencher sur le sujet et tenter de voir, sans tabous, sans autocensure ni complaisance, ce qu’il reste du politique au théâtre.

 

 

Naz, ou comment entrer dans le cerveau d’un extrémiste sans se faire contaminer

 

Le spectacle aurait certainement eu une autre résonance si son arrivée à Paris ne percutait pas de plein fouet les lendemains du premier tour de cette élection présidentielle et le score inouï du Front National. Mais, coincé entre l’effarement face à cette percée et l’écœurement d’entendre la droite adopter ouvertement nombre de positions frontistes, il finit par prêter le flan à ce qu’il dénonce : amalgames, raccourcis et simplifications, voire rejet de l’autre.

 

 

naz 

 

Naz naît comme une action-réaction au constat du développement inquiétant des mouvances extrémistes dans la région Nord-Pas-de-Calais, frappée par la désindustrialisation et le chômage. Culture Commune, scène nationale du bassin minier de la région, et l’association Colères du Présent passent alors commande à l’auteur engagé Ricardo Montserrat d’un texte qu’il écrit à partir des paroles recueillies auprès de centaines de jeunes fréquentant ces mouvances. C’était en 2007. Le texte, confié au metteur en scène Christophe Moyer, est remanié et prend la forme d’un monologue (masculin) qui dit son avidité de violence physique (au match comme à la rue) et son dégoût pour la marge (homosexuels, clochards), critique la mollesse, voire la compromission, du Front National, revendique férocement une identité française pure, rêve d’un ordre parfait et d’un vrai leader à l’image de celui du IIIe Reich, rebaptisé HH ou 88 pour les bienfaits de la lutte clandestine. Le spectacle, qui voit le jour en 2010, est remarquablement interprété par Henri Botte qui, crâne rasé et corps musclé, campe un jeune au regard inquiétant, d’une rage à peine contenue et d’une agitation physique permanente, mû par une noire pression intérieure et sous-tendu par une permanente sensation de menace.

 

Face à la voix unique et très monolithique du personnage, le besoin d’un contrepoint s’est vite fait sentir. Un débat avec le public suit donc la représentation et fait ainsi partie intégrante de ce « spectacle-débat ». « Pour éviter tout phénomène d’empathie », comme le précise le dossier du spectacle, le metteur en scène, le comédien, et parfois l’auteur, sont là pour échanger avec les spectateurs, éclaircir les amalgames historiques du personnage, en relever parfois la véracité (la répression des mineurs par l’armée en novembre 1947), mettre en perspective son discours et son état. Mais pourquoi au fond faut-il éviter l’empathie ? Faut-il que ce personnage nous reste étranger ? Faut-il qu’il devienne notre bouc émissaire, comme nous, nous le sommes certainement pour lui ?

 

Cet après-midi de l’entre-deux-tours, une femme demande ce qu’est un nazi, elle ne connaît Hitler que de nom… Une autre exprime sa peur et sa fébrilité face à la montée du Front National. La discussion s’emballe autour des 18% de Marine Le Pen, mise en parallèle avec ce jeune néo-nazi. Voguant sur le même genre de raccourcis et d’amalgames que lui, nous sommes d’accord : ce jeune est un malheureux effrayant. Mais d’accord, nous l’étions sans doute avant. Avant de constituer cette assemblée théâtrale, devenue assemblée citoyenne lors du débat, nous savions que nous n’avions pas des connivences idéologiques avec un tel personnage. C’est un peu pour cela que nous sommes venus le voir sur scène, protégés par le théâtre, par le rôle et le jeu. La question est de savoir ce que nous savons de plus après le spectacle. Qu’avons-nous compris de nos propres tendances (ou pratiques) d’exclusion et de rejet de l’autre ? Naz nous aide-t-il à les consolider ou à les interroger ? Nous incite-t-il à reconnaître le racisme ordinaire et passif, véritable terreau de l’extrémisme ? Secoue-t-il notre bien-pensance ou bien vient-il la réconforter ? En condamnant l’activisme de la frange radicale de l’extrême droite, met-il en question toute sorte de passage à l’acte non-pacifique ? Le contrepoint offert par le débat de cet après-midi-là ne permet pas de le dire. Mais ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un spectacle qui fait du public un vrai collectif, éphémère mais vif qui, l’espace d’une demi-heure, échange librement ; d’un spectacle qui ne veut pas diviser mais créer un consensus autour du rejet de l’extrémisme.

 

Question ultime : qu’est-ce qui est plus politique aujourd’hui, diviser le public ou construire un collectif de spectateurs (aussi éphémère soit-il) ?

 

Myrto Reiss

 

 

 

Naz

Texte de Ricardo Montsserat, mise en scène de Christophe Moyer

Du 25 avril au 13 mai 2012

La Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e

Renseignements : 01 47 00 25 20

 

Photo : Jérémie Bernaert

 

Pour lire l’ensemble du dossier Que reste-il du politique au théâtre, cliquez ici

Par Au poulailler - Publié dans : Que reste-t-il du politique au théâtre ?
Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

C'est quoi ce poulailler ?

Le site le plus fraîchement pondu sur le théâtre !

Recherche

Qui sont ces poules ?

Kritikator,  le Direktør

 Les plumitifs : David Larre & Myrto Reiss

Marion Alev & Alice Carré

 

contact : aupoulailler@gmail.com

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés