Critique : Richard III (William Shakespeare / Thomas Jolly)

Richard III
Texte de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Jolly
Théâtre de l’Odéon 6e, du 6 janvier au 13 février 2016

 

Épilogue de son marathon shakespearien autour de la Guerre des Roses, Richard III offre à Thomas Jolly l’occasion de prolonger une geste artistique un rien mégalo, se distribuant le rôle-titre, et orchestrant dans un ballet glam-goth (qui doit autant à Star Wars qu’à Tim Burton ou à David Bowie) les règlements de compte fourbes et sanglants qui vont aboutir à la mise à mort du « lévrier de l’enfer ». La furia gothique ne manque pas de panache, elle permet à Thomas Jolly de livrer une composition étonnante de Richard III en post-ado morbide, déroutant Edward aux mains d’argent du côté d’une absolue noirceur, mais l’icônification du personnage suscite un soupçon de narcissisme que la direction et/ou le jeu inégal du reste de la distribution ne suffisent pas à dissiper.

richard3Soit. Richard III est une rock-star, un chien, un monstre, un crapaud quasi hémiplégique, une silhouette dégingandée qui joue d’artifices « dark » (plumes, attelle, bagues en forme de griffe, etc.) pour séduire et détruire ceux qui font obstacle à sa résistible ascension vers le trône. Thomas Jolly aime tellement le personnage qu’il l’introduit (inversant les monologues de l’hiver du déplaisir et de la disgrâce physique) et le fait mourir deux fois sur scène (de la main du Comte Richmond et de celle des fantômes des nombreuses victimes du sanguinaire duc de Gloucester). Aussi, chacune de ses apparitions est réglée, tel un show de Lady Gaga, pour mieux mettre en valeur le mélange de flamboyance et de difformité qui semble caractériser aujourd’hui le pouvoir médiatique. Cette lecture, amusante mais sans doute superficielle de l’œuvre, éclate dans une scène de chauffe de la salle avant l’entracte : l’avènement du sinistre pantin sur le trône d’Angleterre se fait alors sur un rythme de chanson techno-rock (de Clément Mirguet) dont le public est censé scander le refrain tandis qu’un gogo-dancer charnu, à la tête de sanglier, vient lui montrer ses fesses et tendre des doigts d’honneur. Autant dire que le public de l’Odéon n’est pas le plus enclin à ce type d’expérience, et que n’importe quel spectateur avisé se demandera s’il est bien raisonnable d’applaudir le tyran.

richard3bis.jpegCette embardée est par ailleurs un des rares moments de grotesque assumé dans une mise en scène qui – malgré bien des artifices et des effets ratés (la transformation de Lady Anne en vamp dans une scène digne de la famille Addams, la seconde mort de Richard III) – laisse la part belle au texte (on entend ainsi particulièrement bien les affrontements rhétoriques de Richard et de la reine Élisabeth déchue). La scénographie, toute d’échafaudages métalliques et de robots-projecteurs pratiquant des découpes en sabro-lasers pour les lumières, et les costumes conçus dans un strict noir et blanc, fonctionnent plutôt efficacement et donnent une unité et une sobriété visuelles inattendues au spectacle. Cela suffit-il à tenir lieu de lecture de la pièce ou bien Shakespeare, une fois de plus, s’offre-t-il comme une boîte à jouets à toute épreuve pour un metteur en scène extravagant ? Le talent de Thomas Jolly, sur le fil de l’histrionisme et de l’insolence, rappelle un peu, dans un genre rock, celui d’Olivier Py il y a deux décennies. Plus à l’aise que lui avec Shakespeare, il devrait toutefois conjurer plus vite, on le lui souhaite, les écueils du narcissisme et de la démesure.

David Larre

 

Richard III
Texte de William Shakespeare, mise en scène de Thomas Jolly
Du 6 janvier au 13 février 2016
Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, Paris 6e
Renseignements : theatre-odeon.eu & 01 44 85 40 40
 
Photos : Nicolas Joubard & Brigitte Enguérand