Critique : Tartuffe ou l’imposteur (Molière / Benoît Lambert)

Tartuffe ou l’imposteur
Texte de Molière, mise en scène de Benoît Lambert
Théâtre Dijon Bourgogne, du 6 au 22 novembre 2014, puis du 21 au 23 avril 2015
Tournée jusqu’en avril 2015

 

« Si vous étudiez Tartuffe depuis Molière jusqu’à nos jours, vous verrez, dans ce qu’on dit de la pièce à chaque époque, qu’elle est devenue le reflet antireligieux d’une époque. Et cela subsiste encore. Quand une erreur s’est imposée à ce point, comment faire ? » C’est à partir de cette réflexion de Louis Jouvet[1] que Benoît Lambert construit sa relecture de Tartuffe. Le traditionnel faux dévot n’est plus l’homme répugnant et dangereux qui fait éclater une cellule familiale solide et vertueuse en embobinant le naïf Orgon, mais un gueux charmant qui entre dans le délire d’un bourgeois excessif et profite de ses offrandes le temps qu’il peut. L’aspect anticlérical de l’œuvre est ici effacé pour mettre en lumière sa dimension sociale, la lutte des places, la confrontation des systèmes de valeur des classes, et la possibilité in fine de perturber l’ordre établi.

tartuffe 2Car si Tartuffe est dangereux, c’est parce qu’il s’immisce dans une classe qui n’est pas la sienne, parce qu’il fait éclater au grand jour la décadence morale de son chef et finit même par porter atteinte à sa propriété privée, valeur bourgeoise par excellence. L’intervention royale sert alors ici à écarter le perturbateur de la hiérarchie en remettant chacun à la place qui lui est destinée : le gueux en prison et la haute à la prière pour que plus rien ne bouge.

Dans le décor en noir et blanc, fait de panneaux mobiles dont la transparence laisse apercevoir l’agitation des coulisses de la belle demeure, une grande table ovale réunit autour d’elle une famille qui est déjà en pleine crise. Les commentaires acerbes de Madame Pernelle, vieille bique jouée par l’hilarant Stéphan Castang, ne font que mettre le doigt sur un dérèglement existant avant l’apparition de Tartuffe dans la vie d’Orgon (excellent Marc Berman) et dont ce dernier semble le vrai responsable. La fameuse scène où il s’enquiert plus de son petit protégé que de sa femme auprès de Dorine (inénarrable Martine Schambacher) dépeint un homme d’affaires louches, la tête ailleurs, le cœur froid, manifestant peu de respect à l’égard des autres. C’est lui le véritable antipathique de la maison, prêt à tout brader, sa fille d’abord, sa femme ensuite, sa maison entre-temps. Et dans la scène où, caché sous la table, il assiste aux ébats entre Tartuffe et Elmire (ingénieuse Anne Cuisenier), il ne fait que consolider cette impression qu’en pratique son éthique va à l’encontre de tout ce qu’il prône. Ainsi, Tartuffe (Emmanuel Vérité, très juste et inventif), « genre d’Arsène Lupin déguisé en dévot pour mieux réussir son coup »[2], apparaît comme un simple profiteur, séduisant et malin, s’étonnant lui-même de ce qui lui arrive et de l’ampleur que cela prend !

tartuffe 1C’est un vrai portrait de famille que crée Benoît Lambert dans cette belle mise en scène, sa troisième de Molière (après Les Fourberies de Scapin en 1998 et Le Misanthrope en 2007). Chaque rôle est d’une étonnante clarté et d’une absolue nécessité. D’un coup Laurent (Florent Gauthier) devient un valet plus inquiétant que son maître, Valère (Yoann Gasiorowski) un personnage important dans l’équilibre du désordre, tandis que le duo Orgon-Tartuffe trace ensemble et à contre-coups la voie vers la dérive : plus l’un est déraisonnable et délirant, plus l’autre le suit et surenchère. Dans un rythme tendu, le spectacle traduit en mouvement chaque soubresaut de la famille, en ressort comique chaque situation au fond pathétique, et réussit à décaler la lecture de cet éternel classique avec intelligence et humilité.

Myrto Reiss

 

Tartuffe ou l’imposteur
Texte de Molière, mise en scène de Benoît Lambert
Du 6 au 22 novembre 2014, puis du 21 au 23 avril 2015, Théâtre Dijon Bourgogne
Du 10 au 25 mars 2015 au Théâtre de la Commune (Aubervilliers)
Tournée jusqu’en avril 2015
Renseignements : www.tdb-cdn.com
 
Photos : Vincent Arbelet

 

[1] Louis Jouvet, Molière et la Comédie classique.

[2] Cf. la note d’intention du metteur en scène.